[Récit] Lhéritage des exilés

Discussion dans 'Agora' démarrée par sourire d avril, 19. Aou 2017.

  1. sourire d avril

    sourire d avril Titan

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    27. Juil 2011
    Quelques paragraphes de ce que j'écris en dilettante. Je ne me prétend pas écrivain mais j'aime écrire et partager ce que je fais avec ceux qui le veulent bien.

    L’HERITAGE DES EXILES

    L’enfant de la prophétie*

    PROLOGUE *Elania commençait à ressentir la fatigue, malgré la forte constitution de sa race. Cela faisait des heures qu’elle courrait en portant son fardeau. La nuit venait de tomber et les branches des arbres lui giflaient le visage et les bras sur son passage. Presque à bout de souffle elle s’arrêta près d’un ruisseau pour se désaltérer, à l’affût du moindre bruit. Soudain, alors qu’elle s’apprêtait à repartir, une altération des bruits de la forêt lui fit comprendre que l’ennemi n’était pas très loin. Ce n’était qu’un petit changement, juste le cri d’un oiseau nocturne interrompu ou le bruissement des insectes dérangés dans leurs occupations mais Elania connaissait trop bien sa forêt pour ne pas être alertée, posant ses yeux bleus sur le baluchon qu’elle portait dans ses bras elle murmura :
    - Je dois sauver l’élu.
    Il n’y avait aucune panique dans son attitude, elle regarda autour d’elle en quête d’une solution. Juste à ses pieds, coincé dans les fougères qui bordaient le ruisseau, elle aperçut un morceau d’écorce de la taille et de la forme d’un petit panier comme ceux que les femmes des hommes utilisaient pour faire leur marché. Les vents de la nuit lui soufflèrent aussitôt sa décision. Résolument elle dégagea l’écorce de sa prison et y déposa tendrement son fardeau puis les larmes aux yeux elle lâcha le frêle esquif dans le courant le regardant disparaître à un détour du cours d’eau :
    - Que les esprits de la forêt te protègent, dit-elle en reprenant sa course vers les profondeurs des bois, s’éloignant le plus possible du ruisseau entraînant ainsi l’ennemi loin de l’espoir de tout un peuple

    Chapitre 1 : Erwan

    *Erwan, son arc à la main, tendu prêt à tirer, se déplaçait dans le clair-obscur des bois de Liberland, avec la souplesse et le silence des félins de hautes régions du Dacros. Un instant il s’arrêta à l’affût, le crépuscule serait bientôt là et les bêtes iraient s’abreuver à l’eau de la rivière Argent. S’il voulait ramener de la viande pour la famille c’est là qu’il devait se rendre. Aussi furtif qu’un chat, Erwan se remit en mouvement toujours contre le vent pour que son gibier ne le sente pas venir et qu’il puisse avoir une chance de le surprendre. Prés de la rive il avisa un chêne séculaire idéalement placé et entreprit de l’escalader. Assis sur la fourche de deux branches maîtresses avec une vue imprenable sur la berge, le garçon ferma les yeux à l’écoute de ses sens. Le soleil encore haut ne tarderait pas à descendre derrière les Monts Dacros et les animaux se montreraient.
    Erwan réalisa qu’il avait de la chance, son talent pour la chasse lui avait permis d’être accepté sinon aimé par la famille. Seize ans plutôt, son frère d’adoption, Amos âgé alors de huit ans, l’avait trouvé échoué prés de la rivière Argent lui, un nourrisson de quelques mois à peine. Le jeune Amos avait donc ramené sa trouvaille à la ferme familiale et c’est ainsi qu’Erwan avait grandi prés de gens très différents de lui. En effet les habitants de Liberland, un village, presque un hameau, ne comportant que quelques fermes et une auberge qui servait aussi de magasin général à l’occasion, étaient des gens frustes, solides et râblés, bruns de poils et de peau. Le garçon trouvé, lui, était l’antithèse des liberlandiens avec sa haute stature, il mesurait déjà près de six pieds, la finesse de sa musculature mais surtout ses traits : un nez droit et fin, des yeux en amandes couleur fougères, une chevelure mordorée tombant en cascade sur ses épaules et son allure de jeune faune contrastaient avec la rude et solide carrure des gens du pays.
    Bien sur le garçon n’avait jamais été ni molesté, ni maltraité par sa famille d’adoption mais il s’était toujours senti en décalage. Même sa façon de penser différait de gens du cru. Ceux-ci étaient pragmatiques, leurs racines profondément ancrées dans la terre riche et noire de leur pays le Katal. Celui-ci s’étendait des contreforts des montagnes de Dacros jusqu’aux frontières du Benan, région de collines et de vallons avant les plaines Centrian, peuplées de chevaux sauvages. Les gens du Nord restaient repliés sur eux-mêmes, leur communauté ne se préoccupant pas du reste de l’empire. Erwan ne connaissait pas ses racines, ses yeux et son cœur se tournaient sans cesse vers l’extérieur cherchant toujours plus loin, avides de connaissances nouvelles et d’autres horizons. Il était le seul de son village à oser s’aventurer si profond dans les bois d’Argent et depuis dix ans qu’il les arpentait, ils n’avaient plus aucuns secrets pour lui. Même Amos le plus déluré de ses deux frères adoptifs ne l’accompagnait qu’avec réticence.
    Un léger bruit dans les broussailles ramena le garçon dans le présent. Un soleil rougeoyant plongeait lentement derrière les sommets colorant de mauve et d’or les neiges éternelles .
    Erwan retint son souffle, un cerf majestueux approchait humant l’air, inquiet et méfiant, il resta immobile un instant, ses cors dressés vers les frondaisons puis d’un geste gracieux plia un genou et courba son cou vers l’eau fraîche et claire de la rivière. La flèche siffla une fraction de seconde et se planta dans la gorge du bel animal qui s’effondra presque au ralenti sur l’herbe épaisse de la berge. Le chasseur bondit de son perchoir, atterrit en souplesse sur le sol, mit un genou à terre près du cerf et ferma les yeux :
    - Pardonne-moi, Roi de la forêt, et merci de me permettre de nourrir ma famille cet hiver.
    Erwan ne savait pas pourquoi il sacrifiait à ce rituel chaque fois qu’il tuait une proie mais il sentait dans son cœur que c’était bien. Il sortit son couteau de sa ceinture et commença la délicate besogne du dépeçage. Une heure plus tard, alors qu’il était sur le chemin du retour peinant sous le poids de sa besace il sourit satisfait : Korlan serait content, le garde manger serait bien rempli cet hiver.
    Korlan était le père adoptif d’Erwan mais il n’aurait pas osé l’appeler papa sans que celui-ci ne le lui demande, ce qu’il n’avait jamais fait. C’était un homme assez rustre peu bavard qui ne manifestait pas son affection si ce n’est quelque fois d’une bourrade dans l’épaule. Son fils aîné, Barton, lui ressemblait trait pour trait, âgé de vingt-huit ans il ne s’était toujours pas marié et n’était pas pressé. Sa mère morte en mettant Amos au monde, il avait grandi sans modèle maternel et s’intéressait peu à la gent féminine sinon avec la vague idée d’avoir un jour un fils. Amos, lui était différent : plus grand que la moyenne, des boucles brunes, des yeux rieurs, plus ouvert, à vingt-quatre ans, il gardait un coté adolescent qui le rapprochait plus d’Erwan que de son aîné.
    La nuit était tombée depuis un bon moment quand le garçon émergea de la forêt. Un sentier sinueux descendait la colline jusque dans la vallée où il pouvait apercevoir les lumières du village. Par contre, celles de la ferme restaient invisibles car la maison était en retrait cachée par un surplomb. Rajustant les lanières de son sac qui lui sciaient les épaules le garçon entama la descente, pressé de rentrer se réchauffer au coin du feu. Ses vêtements de peau, bien assez chauds par cette belle journée de fin d’automne n’étaient plus suffisants après la tombée de la nuit et il regrettait d’avoir oublié sa cape et ses gants.
    Arrivé dans la vallée et laissant le village à l’est, Erwan se dirigea vers l’ouest sur un chemin de terre battue contournant le pied de la colline. Une demi-heure plus tard il était en en vue du toit familial.
    Adossée à une falaise, l’habitation était constituée d’un corps de bâtiment en longueur de plein pied surmonté d’un grenier à foin et flanqué de deux ailes à droite et à gauche, la première pour abriter les animaux et la deuxième servant d’appentis et de réserve.
    Alors qu’il s’apprêtait à entrer Erwan entendit la voix d’Amos :
    - Il se fait tard, il n’est toujours pas rentré ?
    Son père grommela quelques mots qu’il ne comprit pas et sans attendre, il entra. D’un signe de tête il salua sa famille, puis posant son sac sur la table il en sortit le produit de sa chasse. D’un hochement de tête approbateur Korlan montra sa satisfaction et Erwan dut se contenter de ce remerciement pour le moins succinct. Sans se formaliser des manières frustes de l’homme, il y était habitué, le jeune homme s’approcha de la cheminée pour réchauffer ses doigts gourds.
    Après avoir dîner d’une épaisse tranche de lard et d’un ragoût de pomme de terre arrosé d’un vin râpeux et presque noir, tout le monde partit se coucher. Erwan partageait sa chambre avec Amos. Celle-ci était meublée de deux paillasses, d’une commode sur laquelle trônait une bassine en fer blanc, un pichet d’eau en porcelaine, une serviette de toile rêche, et d’un coffre pour les vêtements. Les capes d’hiver, grise pour Amos, verte, pour Erwan étaient pendues à un crochet sur la porte.
    Les deux garçons se préparaient pour la nuit en silence quand Amos émit un long soupir, il observa son jeune frère d’un air inquiet et s’enquit :
    - T’as drôlement tardé ce soir, un problème ?
    - Non aucun, mais le vieux solitaire était méfiant et j’ai dû attendre qu’il vienne s’abreuver, répondit Erwan en retirant le lacet qui retenait ses cheveux.
    - je n’aime pas beaucoup te savoir seul dans les bois, le coin est dangereux …
    - je ne risque rien, coupa le jeune homme, la forêt est aussi sûre pour moi que cette chambre mais si ça peut te rassurer, je te promets d’être prudent.
    Les jeunes gens finirent de se préparer pour la nuit sans plus rien ajouter.


    *Au matin suivant tout le monde fut debout avant l’aube. En cette période pré hivernale le travail ne manquait pas : il fallait saler et fumer la viande, rentrer le fourrage pour les bêtes et mettre les légumes en conserve.
    Après une rapide toilette les trois frères rejoignirent leur père dans la cuisine afin de prendre un copieux petit déjeuner composé de pain trempé dans une épaisse soupe de légumes et d’un bol de lait encore chaud du pis de la vache, une collation idéale pour une journée qui s’annonçait longue et difficile. Erwan, malgré sa constitution apparemment plus fragile que le reste de la maisonnée, n’en abattait pas moins sa part de travail.
    Dés le dernier morceau de pain avalé, il sortit dans la cour pour tirer de l’eau au puits et entamer ainsi une longue série de taches fastidieuses mais nécessaires à la survie de sa famille durant l’hiver toujours long et rigoureux dans cette région. Malgré cette perspective, le jeune homme l’attendait avec impatience. En effet lors du grand marché de fin d’automne, huit ans auparavant, il avait rencontré au village un vieil homme que tout le monde appelait l’ermite. Il l’avait croisé à l’auberge alors qu’il prenait une boisson chaude en attendant Korlan qui marchandait pour quelques coupons d’étoffe afin de confectionner de nouveaux vêtements au garçon qui grandissait à vue d’œil. Le vieil homme avait quitté le coin sombre où il était assis pour venir se planter devant le gamin barbouillé de chocolat qui le regarda médusé :
    - Bonjour Erwan, je m’appelle Seamus comment vas-tu ?
    - Je…heu! …Bien, mais pourquoi ? répondit le garçon reprenant ses esprits
    - Accepterais-tu de me rendre visite durant l’hiver et de prendre quelques leçons avec moi.
    - Pour quoi faire et pourquoi moi ? demanda Erwan retrouvant son aplomb.
    Un fin sourire approbateur naquit sur le visage de son interlocuteur,
    - Très bonne question… alors es-tu d’accord ? Il n‘avait pas répondu.
    Le gamin fronça les sourcils puis approuva d’un hochement de tête décidé.
    - Je veux bien, mais il faut demander à Korlan.
    Sans rien ajouter, l’ermite tourna les talons et rejoignit le fermier qu’il entraîna à l’écart. Le garçon ne sut jamais ce qu’ils se dirent mais depuis ce jour là, tous les hivers, il rendait visite à Seamus une ou deux fois par semaine et ainsi avait appris à lire et à écrire. Pour rien au monde Erwan n’aurait manqué ces longues conversations qui lui parlaient du monde extérieur et de pays qu’il ne verrait sans doute jamais. Aussi se réjouissait-t-il à l’idée de reprendre ses discussions avec son vieil ami.
    D’ici quelques jours, la caravane du grand marché reviendrait à Liberland et tous les villageois pourraient vendre leur surplus de récolte afin d’acheter les provisions et marchandises qui risquaient de leurs manquer pendant l’hiver et aussi pour se retrouver ensemble dans une atmosphère festive et conviviale. Korlan ne faisait pas exception à la règle et Erwan reprendrait ses visites chez Seamus pour continuer à parfaire son éducation.
    En attendant le jeune homme continuait, en, dehors de son travail quotidien, ses longues randonnées dans les bois et cela malgré les inquiétudes de sa famille. Au fil de ses pérégrinations, il affinait ses sens à un point tel, qu’il avait l’impression de communiquer avec la nature et de ne plus faire qu’un avec elle. A son grand étonnement, cette capacité n’était pas la seule qu’il avait développée. Depuis quelques mois, il avait constaté que son talent d’archer grandissait tant qu’il ne pouvait rater sa cible même s’il l’avait voulu. D’autres changements s’étaient produits, plus physiques, ceux là, mais il les avait mis sur le compte de son passage à l’age d’homme. Certaines nuit il rêvait parfois d’une contrée différente : une immense forêt plantée d’arbres géants ou ne vivaient que des jeunes gens dans des maisons de bois construites au cœur des branches. Il savait ce peuple comme étant celui des elfes forestiers mais au fil de ses leçons avec Seamus il avait cru comprendre que ceux-ci avaient disparus au moins cent ans auparavant et malgré toutes ses questions son mentor avait refusé de lui en dire plus. Pourtant le rêve se produisait de plus en plus fréquemment et il lui semblait qu’une voix lointaine mais plus impérieuse chaque fois l’appelait et il lui devenait plus dur de jour en jour de ne pouvoir répondre à cet appel.


    *Un peu à l’écart du village, dans une vieille maison de pierres, Seamus, lui aussi, préparait la venue de l’hiver. « C’est imminent » pensait-il, le garçon aura bientôt achevé sa croissance et il va avoir besoin de moi.
    Il soupira en se remémorant toutes les années qu’il avait passé à préparer cet évènement. Dans quelques mois il lui faudrait partir et convaincre le jeune homme de le suivre. Cela ne lui causait aucun plaisir mais cela devait être fait.
    Seamus était vieux, sa longue chevelure et sa barbe blanche comme neige en témoignait. Mais en y regardant de plus près on ne trouvait que très peu de rides sur son front noble, son regard bleu perçant ne faiblissait pas et sa haute stature ne pliait pas. Personne dans le pays n’aurait su dire son âge. Il était arrivé un beau jour quinze ans auparavant, on ne lui connaissait aucun moyen d’existence mais il payait toujours ses fournitures rubis sur l’ongle, aussi les villageois ne se préoccupaient pas de lui. Certains même, aimaient se réunir au coin du feu les soirs d’hiver pour l’écouter raconter les histoires du passé, en l’absence de tout autre moyen d’éducation, c’était, surtout pour les plus jeunes, la possibilité d’apprendre à connaître leur pays et son histoire.
    A des lieux de ces préoccupations, Seamus était inquiet : les informations qu’il avait reçu, bien que fragmentaires lui indiquaient que l’ennemi était passé à l’action.
    - Dans deux jours, marmonnait-t-il, j’en aurai le cœur net, il faut que je me rende au marché.
    Le regard vague, il se dirigea vers la fenêtre et observa le ciel maussade de novembre.
    - J’ai passé l’âge de faire la guerre, dit-il à son reflet dans la vitre et un éclair d’humour éclaira son visage, la preuve je parle tout seul c’est un signe qui ne trompe pas.


    *C’était une belle journée claire et froide, les marchands arrivés la veille, avaient installés leurs étals dès l’aube et attendaient les premiers clients. Erwan et sa famille avaient chargé la carriole du surplus de leur récolte et y avait attelée la vieille Bessie toute heureuse de partir en ballade. Quand ils arrivèrent au village Korlan distribua quelques pièces aux deux plus jeunes et partit avec Barton vaquer à ses occupations. Amos, quant à lui, courtisait Maureen la fille de l’aubergiste et laissa Erwan seul au milieu du pré qui servait d’emplacement au marché. Le garçon, plein d’impatience, chercha des yeux les commerçants qu’il connaissait, avide de nouvelles fraîches du monde extérieur. Il repéra assez vite un vendeur d’étoffes avec qui il avait sympathisé les années précédentes.
    - Salut mon gars, lui lança Kirby en l’apercevant, alors t’as encore grandi pas vrai ? T’auras bientôt l’âge d’homme.
    - Au prochain solstice, acquiesça Erwan, j’aurais dix sept ans. Allez racontes, que se passe-t-il dans la capitale ? Tu en viens non ?
    Le marchand se rembrunit :
    - Les nouvelles ne sont pas très bonnes à vrai dire, l’Empereur à certainement quelqu'un dans le collimateur, il a envoyé sa milice aux quatre coins du pays, elle farfouille partout, pose des questions et nous facilite pas la vie. Ces gars là, n’ont pas l’habitude de plaisanter, y en a quatre qui se sont incrustés dans la caravane et ils nous suivent partout depuis des semaines, soit disant pour nous protéger des rebelles, quels rebelles j’en sais rien, mais avec eux mieux vaut pas discuter…
    Avec Kirby, impossible d’en placer une et il pouvait continuer comme cela pendant des heures mais Erwan l’écoutait sans jamais se lasser, ravi d’entendre pour une fois autre chose que les sempiternelles conversations sur le temps ou l’abondance des récoltes. La présence de la milice impériale ne l’inquiétait pas même s’il savait que l’Empereur « Sa très Noble Majesté Faram 1er « était détesté et encore plus, craint.
    - A propos, tu pourrais correspondre toi.
    Le jeune homme qui cherchait d’un œil distrait la fameuse milice avait perdu le fil.
    - Correspondre à quoi ? demanda-t-il.
    - Ben à leur signalement pardi ! Tu m’as pas écouté? Ils cherchent un gars ou une fille, c’est pas clair, assez jeune et blond, j’ne sais pas ce qu’ils lui veulent mais j’ai pas parlé de toi, tu penses! Avec la milice y'a jamais rien de bon qui en sort mais faut dire, que dans ce pays tu fais tache avec ton physique. Alors un conseil p’tit gars, gardes profil bas et essayes de pas te mettre dans leurs pattes.
    - J’ai rien à me reprocher, s’étonna Erwan, où sont-ils d’ailleurs ?
    - Ils ont filés à l’auberge dès notre arrivée, cherches pas les ennuis hein! Je te connais, vaut mieux pas être trop curieux avec eux, ils n’ont pas l’habitude de plaisanter.
    Le jeune homme remercia son ami pour ses conseils et le quitta, déambulant entre les étals une bonne partie de la matinée. Toutes ces marchandises exposées attiraient l’œil et Erwan se repaissait sans se lasser du spectacle et de l’animation du marché. A la mi-journée, la faim guida ses pas vers un marchand à qui il acheta un pâté en croûte encore chaud qu’il dégusta assis sur l’herbe d’un talus un peu à l’écart de la foule. Il avait rendez-vous à l’auberge avec Korlan pour rentrer à la ferme un peu plus tard et comme il rêvait d’un bon vin chaud, il se dirigea sans se presser vers le centre du village. Alors qu’il passait devant l’impasse séparant deux habitations, une main de fer saisit son poignet comme dans un étau et le tira brutalement dans la ruelle sombre.
    - Qu’est ce que… ? Seamus ! Qu’est ce qui vous prend ? Vous m’avez fait peur.
    - J’espère bien, s’exclama le vieil homme sans lâcher sa prise, as-tu écouté un mot
    De ce que t’a raconté ce marchand ?
    - Comment … ? Mais qu’est ce qui vous prend ?
    - Il me prend que tu allais te jeter droit dans la gueule du loup, je veux te protéger mais tu ne me facilites pas la tache.
    - Me protéger ? Me protéger de quoi ? Ces hommes n’en ont certainement pas après moi, je n’ai jamais quitté le village et je n’ai rien à voir avec l’Empereur.
    - C’est là que tu te trompes jeune inconscient mais ce n’est ni le lieu ni le moment pour en discuter. Le vieil homme se frappa le front avec colère, stupide radoteur que je suis j’aurais dû te parler depuis longtemps.
    - Me parler de quoi ? , s’impatienta le jeune homme, vous savez…
    - Viens me retrouver chez moi, l’interrompit son mentor, viens directement et ne mets surtout pas les pieds dans cette auberge !
    Sur ce, il le planta là et disparut avalé par la foule de la grand rue.
    - Ben voyons, marmonna Erwan, ça lui aurait fait mal de se montrer plus clair pour une fois.
    Malgré tout il tourna les talons et se dirigea, en râlant quand même un peu, vers la maison de son professeur. Le garçon avait une confiance absolue en Seamus même si celui- ci lui cachait bien des choses. Par exemple il ne lui avait jamais expliqué pour quelle raison il l’avait choisi comme élève. De plus, en dehors des leçons d’histoire et de géographie il l’avait entraîné au maniement de l’épée et du sabre ainsi qu’au combat à mains nues. Bien qu’il n’ait pas compris l’utilité de telles leçons, l’élève s’était montré particulièrement doué dans ses disciplines.
    Quand il arriva à destination, il ouvrit la porte sans frapper comme à son habitude. D’humeur batailleuse, bien décidé à obtenir des réponses à ses questions, il s’immobilisa médusé au milieu de la pièce : celle ci semblait avoir été balayée par un cyclone. Toutes les armoires étaient ouvertes leurs contenus répandus sur le sol, les objets les plus hétéroclites jonchaient la pièce et, au milieu de ce désastre, calme comme un roc, équipé pour un long voyage et armé d’une épée Seamus l’attendait impassible, le regard déterminé. Une fois revenue de sa surprise Erwin entama les hostilités.
    - Vous allez quelque part? Lança-t-il, insolent.
    - Effectivement, je pars vers le sud dans la région du Benan, à Bolac pour être plus précis, près du lac d’Argent…, et tu m’accompagnes.
    Erwan croisa les bras.
    - Non, dit-il imperturbable.
    - Non …? Le ton se fit menaçant.
    - Non, je ne bouge pas d’ici et vous non plus tant que je n’aurais pas une explication sensée à cette histoire de fou.
    Seamus prit une inspiration, prêt à parler mais d’une main impérieuse le garçon l’interrompit.
    - Vous avez toujours eu ma confiance, mais je refuse d’être trimbalé comme un poids mort sans savoir pourquoi, alors maintenant, mettons cartes sur table et racontez-moi tout.
    Le silence retomba sur les occupants de la pièce qui se faisaient face comme deux coqs en colère se disputant la suprématie sur le poulailler. Puis la tension se dissipa sensiblement et le plus jeune put observer sur le visage de son aîné toute une palette d’émotions passant d’une franche exaspération à une certaine admiration et même de l’affection. Seamus soupira baissant les armes, prit un siège qui traînait sur le sol, le redressa et s’assit. D’un geste il invita son jeune élève à faire de même.
    - Espèce de tête de mule, ronchonna-t-il, avec toi je savais que rien ne serait simple, ta manie de poser des questions à tout bout de champ m’a empoisonné la vie toutes ces années, j’en ai fait des cauchemars. Mais le regard pétillant de rire démentait le reproche. Je vais essayer d’être bref, le temps presse, les évènements se sont précipités et cette conversation arrive bien plus tôt que je ne l’aie prévu, tu n’es pas encore prêt. Après nos leçons d’histoire as-tu réalisés depuis combien de temps règne notre cher Empereur exactement ? Pas loin de deux cent ans, continua-t-il, sans attendre la réponse, exceptionnelle longévité n’est ce pas ? La raison en est très simple : Faram 1er est un elfe.
    - Mais je croyais que les elfes avaient…
    - Disparu ? Disparaître ne veut pas dire ne plus exister, et je te prie de ne plus m’interrompre, Erwan se renfrogna. Je disais donc que Faram était un elfe, la façon dont il est arrivé au pouvoir est une longue histoire mais étroitement liée à la disparition des elfes qui sont maintenant ses pires ennemis. Quoiqu’il en soit, le beau peuple se cache hors d’atteinte de leur ancien frère de race et de ses velléités d’extermination. As-tu entendu parler de prophéties ?
    Erwan, peu enclin à se faire rabrouer de nouveau se tint coi malgré le passage du coq à l’âne de son mentor. Il espérait ainsi que celui-ci en viendrait au fait, cela ne tarda pas.
    - Il existe une prophétie, trop longue pour que je t’en fasse le récit complet ici, qui en bref dit qu’un enfant, issu de deux peuples : les elfes et les mages, verrait le jour au solstice d’hivers à la dernière heure du jour, qu’il serait le bras vengeur qui mettrait fin au règne du tyran et qui ramènerait les elfes dans leur forêt.
    - Et cet enfant ? Ne put s’empêcher de demander Erwan.
    - Ne soit pas stupide, tu te doutes bien que si je te raconte cette histoire c’est qu’il s’agit de toi, bien entendu.
    Ce fut plus fort que lui, le garçon bondit de sa chaise, submergé par un flot de sentiments contradictoires. La colère, la peur et l’incompréhension se disputaient en lui. Il se mit à faire les cent pas dans la petite pièce envoyant valdinguer, sans même s’en rendre compte, les objets qui jonchaient le sol. Placide et résigné, Seamus attendait l’explosion qui n’allait pas tarder à se produire.
    - Non! Non! Et Non! C’est impossible, ce n’est pas moi, vous faites erreur, hurla Erwan, cette histoire est insensée! Comment pouvez vous ajouter foi à ce tissu de mensonges basés sur une vague légende ? Je ne suis qu’un paysan, un simple garçon de ferme, Seamus, je vous en prie, dites-moi que ce n’est pas vrai…
    - Reviens t’asseoir mon garçon et écoutes-moi jusqu’au bout.
    Plus que le ton calme de son interlocuteur, ce fut le chagrin qu’il lut dans ses yeux qui le fit obtempérer. Reprenant sa place, il ferma les yeux pour ne pas voir le visage de celui qui allait bouleverser son destin.
    - Il faut que tu comprennes, reprit Seamus, que cette prophétie a été faite il y a plusieurs siècles, à une époque ou les mages étaient au sommet de leur puissance et où leurs pouvoirs dépassaient toutes les autres magies connues y compris celles des elfes. Puis la race des grands mages s’est peu à peu éteinte, il n’en naît qu’un sur des milliers d’enfants aujourd’hui et leur pouvoir est le plus souvent limité, à de rare exceptions près. Toutefois, la prophétie a survécu. Comme elle concernait les elfes en premier ressort elle leur fut transmise et ils en sont les dépositaires. A ta naissance, toutes les conditions étaient réunies pour faire de toi l’Elu. Tes parents ayant disparus, le beau peuple prit soin de toi durant quelques mois mais ils étaient traqués par l’Empereur et sa milice qui les débusqua de leur refuge. Je connaissais très bien la jeune femme qui s’occupait de toi à cette époque, elle avait pour nom Elania. Poursuivie, elle te confia à un cours d’eau et se sacrifia pour éloigner de toi les sbires de l’Empereur. Tu connais la suite : Amos t’a recueilli et depuis tu as grandi sans connaître les enjeux que tu représentais pour ce monde.
    - Pourquoi ne m’avoir jamais rien dit ?
    On sentait un reste de colère dans la voix d’Erwan mais à présent il était convaincu.
    - Parce que, vieil imbécile que je suis, je n’ai pensé qu’à te protéger, je refusai de te mettre sur le dos un poids trop lourd à porter pour ton jeune âge, parce que mon affection pour toi m’a empêché de voir ce qui crevait les yeux, à savoir, que tu étais prêt à entendre la vérité depuis longtemps, parce que stupidement, j’ai espéré que jamais l’Empereur n’apprendrait ton existence, même si en tant qu’elfe il connaissait la prophétie et que c’est pour cela qu’il cherche à éradiquer son propre peuple, pour qu’elle ne se réalise pas.
    Le silence s’éternisa, la colère d’Erwan était tombée et, la tête entre les mains, il prenait conscience, assez brutalement à vrai dire, de la responsabilité qui lui incombait. Il avait toujours eu conscience d’être différent, mais cette révélation le laissait en état de choc. Beaucoup de questions restaient encore sans réponse et le moment venu Seamus devrait vider son sac, mais il n’était plus temps de finasser aussi il leva les yeux et demanda d’une voie ferme :
    - Que dois-je faire ?
    - Le temps presse, soupira le vieil homme, c’est une question de jours voire d’heures avant que quelqu’un, même sans mauvaises intentions, ne parle de toi à la milice. Il faut partir. Le plus vite sera le mieux.
    - Très bien, je vais retourner à la ferme prendre quelques affaires, mon arc, et dire adieu à ma famille. Je vous retrouve ici dans deux heures, mais soyez en sûr, quand nous serons sur les routes, j’aurai les réponses à toutes mes questions, d’une manière ou d’une autre. J’espère que c’est clair ?
    - Limpide ! Acquiesça Seamus, surtout sois prudent, ils sont peut-être déjà sur ta piste.
    Le temps d’un hochement de tête, et le garçon s’était éclipsé. Dés qu’il fut dehors Erwan s’élança dans une course contre le temps. Il était capable, quand les circonstances l’exigeaient, de courir pendant des heures sans trop se fatiguer et à peine une demi-heure plus tard, était arrivé à destination. Quand il pénétra dans la cuisine de la ferme, Korlan assis avec ses fils, l’attendait.
    - Tu dois partir, dit-il, je savais que cela devait arriver un jour, mais…, il éluda la suite d’un vague geste de la main, j’ai préparé ton sac, il ne faut pas que tu perdes de temps, la milice est sur nos talons. Colin, ce foutu ivrogne, a lâché le morceau à la première question.
    Il se leva et, à la grande stupeur d’Erwan, le serra très fort contre son large torse.
    - Cours mon garçon, et que le ciel te protège. Je les retarderais comme je pourrais.
    Après de brèves accolades à ses frères adoptifs, le regard baissé pour ne pas voir les larmes d’Amos, le jeune homme prit sa besace et son arc et quitta sa maison sans savoir s’il y reviendrait un jour.
    Son instinct le prévint du danger à l’instant où il passait le portail de la cour. D’un rapide regard autour de lui il avisa la haie touffue qui le séparait des champs en friche et, vif comme un lézard, s’y glissa juste à temps pour se dissimuler aux yeux des arrivants. Le galop de chevaux se rapprochait rapidement, ils étaient quatre, et mirent pied à terre pile à sa hauteur. Au même moment, la lumière envahit le perron de la ferme et Korlan en sortit armé d’une hache qu’il tenait de manière désinvolte comme s’il allait couper du bois. Le plus grand des miliciens s’approcha et lança d’un ton mordant :
    - Vous êtes bien Korlan le propriétaire de cette maison.
    - Ouais! Qui le demande ?
    - Je suis là sur ordre de Sa Majesté Faram 1er…
    - C’est trop d’honneur ! Le ton était ironique mais l’autre l’ignora.
    - Vous avez trois fils…
    - Non, deux.
    - Ce n’est pas ce qu’on m’a rapporté à l’auberge.
    - Faut pas écouter tout ce qu’on raconte.
    - Vous niez donc vivre avec trois garçons prénommés Barton, Amos et Erwan.
    - Je ne nie rien du tout, vous m’avez demandé si j’avais trois fils et j’ai répondu que je n’en avais que deux, point. Erwan n’est pas mon fils.
    Le fermier coupait les cheveux en quatre, et le fugitif tapi dans sa cachette, étouffa un fou rire. En faisant tourner en bourrique son interlocuteur, Korlan gagnait du temps, mais la patience du soldat avait ses limites.
    - Il vit pourtant bien chez vous n’est ce pas ?
    - Ouais ! On l’a trouvé tout seul, alors je l’ai pris à mon service pour en faire un garçon de ferme, deux bras supplémentaires c’est pas du luxe avec not’ boulot. L’est pas très doué mais j’va quand même pas le laisser mourir de faim. L’auriez pas vu par hasard, l’est pas rentré ce soir j’espère qu’il a pas fait de con… heu… de bêtises.
    - Vous dites qu’il n’est pas chez vous en ce moment ?
    - C’est ce que je viens de dire. Vous m’aviez pas compris ? Désolé, j’ne cause pas toujours très bien.
    - Dans ce cas nous allons vérifier, si ça vous ennuie pas, sous-entendu (vous n’avez pas le choix.)
    - Faites comme ça vous chante mon ami, pendant c’temps, j’m’en va couper du bois, répondit Korlan en brandissant sa hache de façon si maladroite que le milicien eut un mouvement de recul.
    - Faites excuse m’sieur, je voulais pas vous faire peur. Puis il tourna le dos au soldat et se mit à débiter des branches sans plus se préoccuper de ses visiteurs.
    Ceux-ci pénétrèrent dans la cour en terrain conquis et s’engouffrèrent dans la maison.
    Sans perdre un instant, Erwan se laissa glisser hors de son refuge et se mit à courir à travers champs comme s’il avait le diable à ses trousses. En quelques heures, sa vie si tranquille avait basculé dans le chaos le plus total et malgré sa voix intérieure qui lui disait qu’il était injuste, il ne pouvait s’empêcher d’en vouloir à son mentor. Toutes ses années, il lui avait fait confiance, mais celui-ci, semblait-il, était trop amoureux de ses secrets pour lui rendre la pareille. En fait, le garçon était mortellement inquiet : sur le moment, le numéro de Korlan l’avait bien fait rire, mais, maintenant, il tremblait en pensant aux conséquences. Comment allaient réagir les miliciens quand ils s’apercevraient que leur proie leur avait échappé ? Ne s’en prendraient-ils pas aux habitants de la ferme ? Erwan savait par Seamus que la police de l’Empereur avait souvent commis des exactions et les rumeurs que colportaient les marchands chaque année, n’étaient pas faites pour le rassurer. La peur au ventre, il courait à perdre haleine vers l’inconnu et se demandait ce que l’avenir lui réservait.
    Quand enfin il arriva à destination, le garçon avait la tête en ébullition, et son cœur battait la chamade. Seamus l’attendait sur le pas de la porte et, au premier coup d’œil comprit son désarroi. Avec un sourire rassurant il posa ses mains sur ses épaules, et avant même qu’Erwan put lui parler de ses angoisses, il dit :
    - Calme toi, mon garçon, vide ton esprit, montre-moi que toutes mes leçons n’ont pas été vaines et que tu peux réfléchir sereinement. A ton avis, que va faire la milice quand elle s’apercevra que tu ne reviens pas chez toi ?
    - Comment savez-vous que…?
    Erwan ne termina pas sa question, c’était secondaire. Intensément conscient du poids des mains sur ses épaules, il vida son esprit de toutes ses pensées parasites et se concentra sur la question qui lui était posé. Il reconnaissait bien là, la façon d’enseigner de son mentor : quand il butait sur un problème, Seamus ne lui donnait jamais la solution. Il recadrait son élève et le laissait seul parvenir aux conclusions. Et tout s’éclaira d’un coup.
    - Si j’étais à leur place, dit-il avec une nouvelle assurance, je laisserai un ou deux hommes sur place pour m’assurer que je ne reviens vraiment pas et, sans me préoccuper du reste de la famille qui a montré qu’elle ne s’inquiétait pas de moi, j’irais aux nouvelles dans le village pour en apprendre plus.
    - Bonne déduction, approuva son vieil ami, continus, vas au bout de ton raisonnement.
    - Ils vont apprendre assez vite que je fréquente assidûment l’ermite du village et bien sur, ils viendront ici et ne nous trouverons pas.
    - Bravo ! Conclusion ?
    - Trouvant cette double disparition plutôt louche, ils se lanceront à notre poursuite oubliant ma famille.
    - Exact fiston, ce qui veut dire qu’il ne faut pas traîner plus longtemps si nous voulons prendre de l’avance sur eux et espérer les semer. Nous passerons par Bris afin d’acheter des chevaux et ensuite en route pour Bolac
    Sans perdre un instant, leurs paquetages prêts, les deux fugitifs s’enfoncèrent dans les bois qui longeaient l’Argent en direction du sud. Erwan, en bon forestier, effaçait leurs traces et malgré la nuit, n’avait aucun mal à se diriger grâce à ses yeux de lynx. Ils avaient décidé de ne pas s’arrêter avant l’aube pour garder une avance confortable sur leurs éventuels poursuivants. Le cœur lourd et l’esprit rempli de questions, Erwan marchaient d’un bon pas. Il ne savait pas quel avenir lui réservait le destin mais il était sûr d’une chose : désormais plus rien ne serait comme avant. Seamus lui avait menti trop longtemps pour qu’il le suive aveuglément et ce mensonge, même si son ami l’avait commis pour le protéger, se dressait entre eux comme un sombre nuage devant le soleil, présage d’orage dans un ciel d’été.
     
    Dernière édition: 20. Aou 2017
    Natsu79120 et robrouland aiment cela.
  2. Erz0x

    Erz0x Disciple de Platon // Peintre habile

    Inscrit depuis le :
    18. Aou 2013
    J'aime beaucoup !

    Dans l'ensemble c'est vraiment sympas à lire. Cependant moi je trouve la réaction d'Erwan lorsque Seamus lui apprend la vérité, inapproprié. C'est vrai je pense que si on vous sort une histoire pareil demain, vous allez plutôt prendre votre interlocuteur pour un fou. Après peut être que c'est l'immense confiance en son mentor qui pousse le garçon à réagir de cette manière mais dans ce cas il aurait fallu insister un peu plus sur leur relation. Le moment où l'on apprend l'existence de Seamus et le moment ou la vérité éclate sont trop rapprochés à mon avis.

    Sinon la façon dont le père (adoptif) d'Erwan affronte la milice est parfaite, c'est désinvolte et faussement naïf. J'ai bien aimé :)

    J'attend la suite :p
     
  3. sourire d avril

    sourire d avril Titan

    Inscrit depuis le :
    27. Juil 2011
    Merci pour tes conseils, j'ai en effet un problème, je crois que j'ai voulu aller trop vite, il faudrait que je peaufine un peu et m'étende sur la relation entre Erwan et Seamus. Puis que tu apprécie, je vais te mettre le second chapitre.

    Chapitre 2 : Péripéties de voyage

    *Il était deux heures du matin, et les rues de Sanara étaient désertes et, à quelques exceptions près, silencieuses. Il tombait depuis la veille un crachin qui rendait le sol luisant sous la lumière intermittente des lampadaires crasseux.

    La ville était adossée aux contreforts est des pics des Sentinelles et s’étalait en descendant jusqu’aux rivages du lac Noir. C’était une grande cité sombre et sale, la misère et la laideur s’y côtoyaient partout. Sur une butte située au point le plus élevé de la capitale, la forteresse noire, fief de sa très grande Majesté Faram 1er, empereur de Gallander, lançait ses tours à l’assaut du ciel.

    Dans les rues, jusque-là tranquilles de la cité, un bruit de cavalcade explosa comme un coup de tonnerre. Galopant à bride abattue, une troupe de cavaliers chevauchait en direction de la forteresse. Tous étaient vêtus de longues capes noires claquant dans le vent, munies d’amples chaperons qui dissimulaient leurs traits dans l’ombre. Les sabots de leurs chevaux retentissaient sur les pavés dans un vacarme d’enfer. Les pauvres bêtes étaient fourbues mais n’en continuaient pas moins leur course folle, éperonnées par leurs cavaliers, vers la grande herse de la citadelle qui s’ouvrit devant la troupe. Ils s’y engouffrèrent sans presque ralentir et débouchèrent sur une vaste esplanade pavée d’obsidienne au centre de laquelle se dressait une statue de plus de quatre mètres représentant un homme svelte et élancé, les épaules drapées d’un long manteau, brandissant vers les cieux une épée en forme d’éclair.

    La troupe s’immobilisa si brutalement, que certaines de leurs montures se cabrèrent en hennissant de douleur, la bouche sciée par le mors. Celui qui paraissait être le chef mit pied à terre et grimpa quatre à quatre les marches menant aux portes à doubles battants du palais de l’Empereur. Celles-ci s’ouvrirent devant lui et il parcourut, le son de ses pas résonnant lugubrement dans le silence ambiant, un long corridor dallé de noir et blanc. Le couloir débouchait dans un vaste hall en forme de coupole, flanqué de part et d’autre par un double escalier aux rampes d’argent ouvragées. A leur sommet un pallier abritait les entrées des appartements personnels de Faram 1er. C’était la destination du cavalier qui pressa le pas, il savait que son maître attendait son rapport avec impatience et ce qu’il avait à annoncer était de la plus haute importance. De plus, il connaissait le caractère ombrageux de l’empereur et craignait ses réactions imprévisibles. Après qu’il eut toqué doucement contre l’huis, un serviteur vint lui ouvrir et s’éclipsa dans une autre pièce. En retirant sa capuche, le cavalier entra dans une salle assez imposante décorée de noir et d’argent, les couleurs fétiches de sa Majesté. Sur un tapis de laine noire bordé d’un galon d’argent étaient disposés quelques fauteuils et sofas autour d’une table basse en ébène incrustée de métal précieux. Dans un angle de la pièce, tournant le dos aux fenêtres trônait un immense bureau au bois tellement poli qu’on aurait dit un miroir. Assis sur un siège à haut dossier les bras croisés sur la poitrine, le maître des lieux regarda entrer son visiteur, l’air impénétrable. Le milicien tomba à genoux sur le sol et d’une voix mêlée de crainte et de respect, il s’exclama.

    - Je suis à vos ordres Mon Seigneur.

    L’empereur était beau, d’une beauté froide et irréelle, sa longue chevelure aux reflets d’or pale encadrait un visage fin sans défauts et sans âge, ses yeux d’un bleu de glacier, pâles et froids ne cillaient pas et ne reflétaient aucun sentiment. Ses oreilles d’elfes finement ourlées se terminaient en pointes vers le haut, un pendentif de saphir ornait celle de droite. Il attendit un moment, laissant l’homme à ses pieds se morfondre et se ratatiner, savourant son pouvoir. Puis un fin sourire de loup découvrit ses incisives blanches comme du lait, il se leva et parla d’une voie de velours presque hypnotique :

    - J’espère, Marlon que tu m’apportes des nouvelles sérieuses, sais-tu où se trouve l’enfant ?

    - C’est pour cela que je suis ici Votre Majesté, Galen m’a fait parvenir une colombe : il pense avoir trouvé une piste intéressante dans un village de l’ouest. Un garçon de l’âge requit qui pourrait correspondre aux renseignements que vous nous avez fournis.

    - Va-t-il me le ramener bientôt ?

    - Désolé Monseigneur, le jeune homme s’est enfui, avant qu’il ne puisse lui mettre la main dessus, avec un vieil homme, un ermite paraît-il, mais Galen est sur leurs traces et il se fait fort de vous les ramener. Je n’en sais pas plus mais c’est la piste la plus sérieuse que nous ayons depuis longtemps.

    - Pour quelle raison Galen pense-t-il, que ce garçon pourrait être le bon ?

    - Un enfant du pays l’aurait trouvé abandonné près de la rivière Argent au pied du mont Dacros, de plus son physique est très différent des gens de la région.

    Ce fut bref, mais une lueur de triomphe traversa le regard de l’empereur.

    - Tu m’as bien servi Marlon, tu peux disposer maintenant.

    Tandis que le soldat sortait à reculons de la pièce, Faram, sans tourner la tête, demanda :

    - Tu as tout entendu ?

    Un homme sortit de l’ombre le regard baissé et l’allure servile. Il était de petite taille, si maigre que l’on avait l’impression qu’un souffle de vent aurait pu l’emporter. Une longue robe d’un gris sale recouvrait sa silhouette décharnée. A sa ceinture, pendaient un poignard à la lame effilée comme un rasoir et de longues mèches de cheveux, immondes trophées obtenus par on ne sait quelles basses victoires. Un sourire hideux éclaira son visage et hochant la tête il répondit :

    - Oui, majesté, j’ai entendu et je crois que cette fois nous sommes sur la bonne voie.

    - Es-tu sûr de toi, Garf? Si l’enfant de la prophétie est né pourquoi nous a-t-il échappé toutes ses années ?

    - Vous le savez mon Prince, dès que les elfes atteignent l’adolescence leurs esprits communiquent avec tout ce qui les entourent et j’ai le pouvoir de les ressentir même de très loin.

    - Je sais cela, rétorqua l’empereur avec impatience, j’ai ce pouvoir aussi mais dès notre plus jeune âge on nous entraîne à fermer notre esprit à toute intrusion étrangère, j’en sais quelque chose car c’est pour cela que j’ai perdu la trace des survivants.

    - Vous oubliez que si ce garçon est le bon, il n’a pas reçu l’éducation d’un elfe, lui. De plus, considérez l’endroit où il a été trouvé, curieuse coïncidence qu’il ait échoué non loin de l’endroit où vous avez effectué votre dernière razzia sur les elfes.

    - Tu as raison, Garf, mais je me demande, qui peuvent être ses parents. Le seul autre mage rebelle que mes espions ont répertorié en dehors de toi est mort et les autres se cachent.

    - Je ne sais que vous répondre, mon seigneur, mais une fois entre nos mains, le garçon sera peut être en mesure de nous renseigner. Me laisserez-vous m’occuper de son éducation où l’éliminerez-vous?

    - Je ne sais pas encore, je veux d’abord le rencontrer, après j’aviserai.

    - Comme il vous plaira, mon Maître, mon seul désir est de vous satisfaire.

    L’empereur eut un geste négligeant de la main et congédia le mage.

    - Va-t’en, j’ai besoin d’être seul.

    Garf s’exécuta sans un mot mais sitôt sortit de la pièce, une grimace de haine pure déforma son visage le rendant encore plus hideux, si c’était possible.



    *A des kilomètres de là, loin vers l’est une rivière tumultueuse se jetait du haut d’une falaise, en une cascade vertigineuse dans les eaux d’un lac, pas très grand, mais d’une beauté à couper le souffle. De forme ovale, entouré de sommets enneigés, il se nichait au cœur d’un écrin de verdure parsemé de fleurs de toutes sortes, tailles et coloris. Dans ce petit paradis bucolique quelques ruines d’un temps oublié des hommes, faites de marbre rose et blanc ajoutaient une note de mélancolie sur le site sans lui faire perdre son charme très particulier.

    Sur la rive nord du lac, un bois de sapins dissimulait fort commodément de petites cabanes en rondins qui semblaient s’intégrer au paysage comme si elles en avaient toujours fait partie. Toute une communauté vivait là, composée, pour une grande part, d’exilés et de fugitifs avec un seul point commun : ils avaient tous eu à souffrir des exactions de l’empire et de son maître. Alors que la nuit tombait, une dizaine d’hommes et de femmes se dirigèrent vers une des habitations, la plus en retrait, Ils entrèrent et s’installèrent en silence autour d’une longue table de bois brut. Quelques minutes plus tard, un homme fit son entrée et prit place à son extrémité. Encore séduisant, malgré l’approche de la quarantaine, ses cheveux noirs lui tombaient en désordre sur les épaules encadrant un visage mince et tanné par le soleil éclairé par le bleu lumineux de ses yeux. Il était grand, bien découplé avec cette allure de baroudeur qu’ont les aventuriers.

    Quand il prit la parole sa voix basse et un peu rauque capta toute de suite l’attention.

    - Je vous ai réuni ce soir afin de vous annoncer une nouvelle que nous attendions tous, mais que nous n’espérions plus : l’enfant de la prophétie existe et il aura très bientôt atteint l’âge d’homme. Je sais que beaucoup d’entre vous n’y croyaient plus mais les informations que je viens de recevoir me sont envoyées par la personne la plus fiable que je connaisse. Je pense maintenant que nous devons agir et cesser de nous cacher, ce garçon aura besoin de toute l’aide que nous pourrons lui apporter.

    Un homme musculeux vêtu de cuir se leva, réclamant la parole.

    - Kévin, tu es un guerrier toi, et tu sais te battre mais nous, nous ne sommes que des paysans, des réfugiés, que pourrions-nous faire contre les miliciens et les soldats de l’empereur ?

    - Il a raison, s’écria une femme d’âge mûr, assise près de Kevin, nous ne sommes pas des soldats et maintenant que nous avons trouvé un refuge sûr…

    - Sûr, dis-tu ! L’interrompit Kevin, Hilda quand l’empereur nous retrouvera, parce qu’il nous retrouvera, sois en certaine, que crois-tu qu’il va faire ? Une petite tape sur l’épaule en nous disant : continuez c’est bien comme ça.

    Hilda baissa la tête, vaincue par les arguments de Kevin.

    - C’est fort possible, reprit l’autre homme qui s’appelait Jason, mais la question reste posée, nous ne sommes qu’une poignée, que pouvons-nous faire à part mettre la tête sous le couperet qui nous décimera tous.

    - Nous pourrions nous joindre aux elfes ou offrir un refuge à l’élu le temps qu’il devienne assez fort. Je sais que sa formation a déjà commencé, mais il lui faudra du temps et nous pouvons lui en donner, les sbires de l’empereur sont déjà à ses trousses.

    - Alors, c’est tout ce que tu as à nous proposer? s’exclama Martin le boulanger du village, ramener ce garçon ici pour qu’il attire avec lui toutes les forces de l’empire.

    - Je ne vous force à rien, répondit Kevin d’un air las, mais j’avais l’espoir que notre peur ne nous empêcherait pas d’aider tous ceux qui souffrent sous le joug de Faram 1er.

    Un silence pesant s’abattit sur la tablée. Chacun digérant le reproche avec plus ou moins de culpabilité. Hilda fut la première à réagir.

    - Je ne sais pas pour vous, mais je pense que Kevin n’a pas tort. Nous ne pouvons pas nous croiser les bras pendant que nos frères désespèrent, nous devons faire quelque chose dans la mesure de nos moyens afin que cela cesse.

    Kevin lui posa une main reconnaissante sur l’épaule.

    - Merci Hilda, puis s’adressant au reste de l’assemblé, je propose que nous ajournions cette réunion, que chacun rentre chez soi, et discute de nos options avec sa famille et son entourage. Si vous avez des idées venez m’en parler. Quelle que soit notre décision elle devra être mûrement réfléchie et consentie par tous.

    Sur ces mots il salua tout le monde d’un geste de la main et se retira dans la pièce d’à côté.

    Avec un soupir de lassitude, il s’assit sur son lit, un simple grabat, et tourna son regard vers un fauteuil étrangement précieux, parmi le mobilier spartiate de sa chambre, occupé pour l’heure par un homme de stature impressionnante d’environ soixante ans. Pourvu d’une épaisse crinière poivre et sel en broussaille, une cicatrice lui barrait le visage à partir de la tempe et se perdait jusque dans les poils de sa barbe. Le front plissé par la concentration, il s’efforçait de… repriser des chaussettes.

    - Bonsoir Pierre, tu as écouté ce que nous avons dit ?

    - Pour sûr ! Et c’était édifiant, à quoi t’attendais-tu Altesse ?

    - Ne m’appelle plus comme ça, je ne suis pas roi et au train où vont les choses je ne le serai jamais, de plus cela ne s’accorde pas du tout avec le tutoiement.

    Kévin se passa la main dans les cheveux, préoccupé et eut un sourire de dérision.

    - Mon royaume comme tu le sais, n’est plus qu’une vague région avalée par l’empire et ce n’est pas près de changer.

    - Ca, c ‘est toi qui le dit, Alt.… heu ! Kevin, j’ai vécu assez longtemps pour savoir que rien n’est immuable, crois-en mon expérience. Par contre, moi j’étais et je resterais jusqu’à la fin de ma vie le maître d’arme du prince du Rosan.

    - J’ai passé l’âge d’avoir un maître d’arme, mais pas celui d’avoir un ami, mon ami.

    Mal à l’aise, Pierre remua dans le fragile fauteuil qui gémit, sur le point de rendre l’âme. Le vieil homme jeta son travail de couture sur un coffre en bougonnant.

    - Mes mains sont faites pour tenir une épée, pas cet engin de torture de fichue aiguille qui vous prend en traître.

    L’image d’une petite aiguille d’argent venant à bout d’une force de la nature tel que son professeur était si cocasse, que Kévin ne put s’empêcher d’éclater de rire.

    - Ce n’est pas drôle, marmonna le maître d’arme.

    Mais la gaieté de son élève était si contagieuse, qu’il explosa de rire à son tour heureux de le voir retrouver sa joie de vivre. Leur hilarité attira dans la pièce une femme venue s’enquérir de la cause de ce raffut. Elle était vêtue d’une simple robe grise sans ornements, d’un petit bonnet de dentelle posé coquettement sur son chignon et d’un tablier immaculé mais usé jusqu’à la corde.

    - Je peux savoir ce qui vous amuse autant, demanda-t-elle, puis avisant les chaussettes sur la commode, qu’est ce qui t’as pris, vieux schnoque, de te lancer dans des travaux de ravaudage, tu perds la tête ?

    Ravalant son rire, Pierre lui décocha un regard furibond.

    - Écoutes-moi jeune fille, si tu n’étais pas si bigleuse je ne me sentirai pas obligé de te donner un coup de main.

    La « jeune fille » en question, à peine moins âgé que lui, remit en place ses boucles blanches qui n’en avaient nul besoin et haussa les épaules.

    - J’y vois encore assez bien pour repriser le linge du petit, ne t’en déplaise et toi, tu as autre chose à faire.

    - Non, mais écoutez-la ! Ca a élevé un enfant depuis le berceau et ça refuse de le voir grandir. Il serait temps, Christiane que tu oublis que tu as été sa nourrice et que tu arrêtes de le couver comme une poule son poussin.

    - Allons…, du calme, intervint Kevin avant que la dispute ne dégénère, nous avons d’autres chats à fouetter. Christie, tu as toujours été une mère pour moi et toi Pierre, je n’aurai pas voulu d’autre maître d’arme que toi. Vous êtes chers à mon cœur tous les deux et rien ne sert de se chamailler.

    La nourrice eut un sourire radieux et, le menton levé, quitta la pièce en serrant précieusement les chaussettes sur son cœur. L’ex-prince du Rosan la suivit des yeux avec tendresse puis se retourna vers son compagnon.

    - Que penses-tu de mon idée ? Je veux dire, faire venir le garçon de la prophétie ici.

    Pierre fourragea dans sa barbe, la mine perplexe.

    - Je ne sais pas, dit-il hésitant, ne crois-tu pas que sa magie puisse nous attirer des ennuis ?

    - La magie n’est maléfique que si on l’utilise à de mauvaises fins…

    - Tu oublies que c’est la magie qui t’a pris la femme que tu aimais, c’est elle qui a transformé Orelia en esclave des sens pour l’empereur.

    Kevin pâlit et ferma les paupières, le visage adoré d’une jeune fille, auréolée de boucles cuivrées, aux yeux verts et rieurs passa dans sa mémoire, souvenir, pas si lointain, d’un amour du passé.

    - Ca, c’est un coup bas, mon ami.

    Pierre regrettait ses paroles avant même d’avoir fini de les prononcer. Le visage décomposé, il se jeta aux genoux de son élève.

    - Pardonne-moi Altesse, mes mots ont dépassé ma pensée, et je crois que tu as raison le garçon est encore jeune rien ne nous empêche d’en faire quelqu’un de bien.

    Kevin prit le bras de son mentor pour l’obliger à se relever.

    - Non tu as raison, dit-il, la magie m’a pris Orelia mais elle peut aussi nous sauver, et machinalement il ajouta : et arrêtes de m’appeler Altesse.



    *Dans la forteresse de Sanara, le jour n’était pas encore levé. Les domestiques et les esclaves envahiraient sous peu les corridors du palais mais pour l’heure, seul Garf arpentait les couloirs. Il marcha ainsi de longues minutes en direction des pièces de cérémonies. Après un coup d’œil furtif autour de lui, il s’enfonça dans une alcôve servant de nid d’amour aux amants d’un soir. Sans se préoccuper du décor chargé de dorures de l’endroit, il se dirigea sans hésiter vers un tableau représentant des baigneuses nues dans des poses alanguies et glissant ses longs doigts tordus par l’arthrite derrière l’encadrement appuya sur une aspérité du bois. Un léger déclic se fit entendre et un pan de mur coulissa en silence ouvrant sur un passage qu’il était seul à connaître. Aussi discret qu’une ombre, il se glissa dans l’ouverture à peine assez grande pour un homme de taille moyenne et le mur reprit sa place dans son dos.

    D’un geste de la main le vieux mage invoqua une flamme l’envoyant vers une torche accrochée au mur de droite. Celle-ci en s’enflammant éclaira un étroit tunnel aux parois suintantes d’humidité.

    Garf n’était qu’un sorcier de second plan mais son ambition restait démesurée et il manœuvrait en secret depuis des années. Persuadé que la prophétie disait vrai il avait la ferme intention de transformer l’élu en pantin dont il tirerait les ficelles et ainsi il régnerait dans l’ombre. Pour cela il avait tissé sa toile et créé des liens avec des personnes qu’il méprisait mais qui pouvaient lui être utiles. Le Grand Ordonnateur était du lot, il représentait la foi maîtresse du pays et même s’il faisait partie de la cour de l’empereur il possédait ses propres domaines et son armée secrète. Faram 1er, conscient que le religieux avait une influence sur le petit peuple et que derrière ses courbettes dégoulinantes d’hypocrisie se cachait une violente haine pour la magie, avait préféré le garder sous la main pour le surveiller plutôt que de le faire exécuter en se mettant à dos tous les croyants de l’empire. La tactique était simple mais brillante, d’un côté, il muselait ces détracteurs en laissant les gens libres de pratiquer leur religion, personne ne pourrait lui reprocher de ne pas être un libre penseur, de l’autre il obtenait l’obéissance du religieux qui avait plus peur de perdre sa fonction et ses privilèges que d’offenser les esprits du bien en servant un hérétique.

    Le tunnel secret était le chemin le plus discret pour aller vers l’aile des appartements des membres de la cour. Garf connaissait tous ces passages comme sa poche et ne se privait pas de les emprunter quand il désirait se rendre quelque part sans se faire remarquer. Après quelques minutes de marche il emprunta un escalier qui donnait sur un palier d’environ un mètre sur trois qui semblait n’aboutir sur aucune issue. Il s’approcha du mur du fond et après une nouvelle manipulation, celui-ci coulissa comme celui de l’alcôve. La pièce où il pénétra semblait être une lingerie, il n’attendit que quelques minutes avant que le Grand Ordonnateur fasse son entrée en personne. Vêtu d’une ample robe d’intérieur, la cinquantaine, il était à peine plus grand que le mage mais son embonpoint pour ne pas dire son obésité le faisait paraître bien plus imposant. A la vue de son visiteur, le religieux prit un air dégoûté et sans voir le regard de mépris que lui retournait Garf, sans même lui proposer un siège, il s’assit sur un fauteuil et après un vague salut s’enquit :

    - Vous avez des nouvelles récentes à m’annoncer paraît-t-il? Dépêchez-vous les serviteurs ne vont pas tarder à se lever.

    - J’ai des nouvelles en effet, les miliciens ont retrouvé la trace de l’enfant de la prophétie, c’est un garçon d’environ seize ans qui vivait dans le Katal jusqu’à maintenant.

    - Voulez-vous dire qu’il leur a échappé? Comment a-t ’il fait ? Ce sont les meilleurs pisteurs de l’empire.

    - Comment importe peu, répliqua le mage, et c’est plutôt bon pour nous, il ne faut pas qu’il tombe entre les mains de Faram, il serait perdu pour nous.

    Le prélat se passa une main moite sur son visage déjà poisseux de transpiration.

    - Etes-vous sûr de pouvoir contrôler ce garçon, il a l’air d’être déjà très doué pour son âge ?

    - Laissez-moi quelques semaines avec lui et je le transforme en mouton entièrement dévoué à notre cause. Mais pour cela il faut que vos hommes prouvent qu’ils sont meilleurs que la milice et qu’ils le capturent avant elle.

    - Je vais de ce pas lancer mes plus fins limiers sur cette mission, approuva son interlocuteur, vous n’aurez pas à regretter d’avoir fait appel à moi, sur ce, je vous quitte mon valet va bientôt venir ouvrir les rideaux, je dois rejoindre ma chambre.

    Aussitôt le religieux se leva, et quitta la pièce comme si la présence de son complice lui donnait la nausée. Celui-ci, observant la porte qui venait de se refermer avec un regard haineux, marmonna :

    - Tu ne perds rien pour attendre, espèce de gros pervers, j’espère que tu vas t’étouffer dans ta graisse…. Mais pas avant de m’avoir ramené le garçon.



    *Cela faisait trois jours, maintenant que Seamus et Erwan avaient quitté le village. La première nuit ils ne s’étaient reposés qu’un moment juste avant l’aube afin de reprendre des forces et de s’alimenter un peu. Tous deux étaient parfaitement conscients que la milice risquait de leur tomber dessus à tout instant, aussi, malgré toute sa curiosité, le jeune homme ravalait ses questions, les réservant pour plus tard. A la fin du quatrième jour ils s’arrêtèrent dans une clairière près de la rive pour y passer la nuit. Ils savaient que sur ce terrain escarpé les chevaux de leurs poursuivants ne pouvaient pas les suivre et devaient emprunter la route, aussi les deux fugitifs espéraient prendre un repos bien mérité. Sans allumer de feu qui aurait pu les faire repérer, ils s’installèrent du mieux possible et dînèrent d’un peu de viande séchée et de fromage. Après ce repas plus que frugal ils s’enroulèrent dans leurs couvertures et purent discuter un peu, pour la première fois depuis leur départ.

    - Demain nous arriverons à Bris, affirma Seamus, c’est un gros bourg et il y aura pas mal de monde, mais nous risquons de nous faire remarquer si nous y allons ensemble.

    - Je suis d’accord, d’autant plus que la milice peut nous avoir devancé, que proposes-tu ?

    Les deux hommes avaient convenu de se faire passer pour un oncle et son neveu en route pour une visite à la famille et décidé, par conséquent de se tutoyer.

    - J’ai l’intention d’acheter des chevaux et des provisions en toute discrétion mais avec ton physique, si particulier dans cette région, tu risques de faire tache comme une mouche dans un bol de crème.

    - Je vois… Tu veux y aller seul, et moi, je fais quoi pendant ce temps ?

    - Je sais que tu as envie d’agir, mais si tu restes ici c’est plus sûr et je ne serais pas long.

    - Tu ne me laisses pas le choix, je pense, soupira Erwan vaincu par les arguments de son mentor, c’est entendu, je t’attendrais mais si tu n’es pas revenu au bout de vingt-quatre heures, je te jure que je viens te chercher.

    Le silence retomba sur le campement et les deux amis prirent leurs dispositions. Le garçon prit le premier tour de garde promettant de réveiller Seamus dès qu’il ne se sentirait plus capable de garder les yeux ouverts.

    Au petit jour le vieil homme, n’emportant qu’une besace et un couteau qu’il glissa à la ceinture de sa tunique, s’en fut en direction du village distant d’environ une lieue laissant Erwan livré à lui-même. Le jeune homme, décidé à tromper son attente, dissimula ses affaires sous un tas de feuille mortes et prenant son arc, partit à la recherche de leur dîner.

    Dans la forêt Erwan se sentait dans son élément. Le bruissement du vent, les couleurs rouges et or des frondaisons et le parfum de l’humus montant du sol agissaient sur lui comme un nectar divin. Il n’avait jamais rechigné à accomplir les taches rebutantes de la ferme et s’y était toujours attelé avec la meilleure des volontés mais ce n’était que lors de ses escapades dans les bois, qu’il trouvait vraiment sa place. Son sang bouillonnant dans ses veines le remplissait d’une nouvelle énergie, il renaissait et son corps vibrait à l’unisson de la nature.

    Inconsciemment, ses pas l’avaient conduit vers une boucle de la rivière qui le rapprochait dangereusement de la route, quand il entendit des bruits de voix et plusieurs chevaux renâcler. Il s’immobilisa, tous ses sens à l’affût, partagé entre la curiosité et la prudence. Ce fut la première qui l’emporta et dans un soupir il souffla :

    - Je vais me faire incendier par Seamus.

    Aussi silencieux qu’une ombre, il progressa à travers les fourrés, jusqu'à atteindre le rideau d’arbres qui lui cachait la berge. Dissimulé derrière un grand pin, il se plaqua, dos au tronc et jeta un rapide coup d’œil sur la route longeant l’autre rive. C’était bien ce qu’il craignait, les quatre miliciens étaient là, abreuvant leurs montures. Deux d’entre eux étaient assis sur l’herbe d’un talus et les deux autres, lui tournant le dos, discutaient.

    - Capitaine Galen, pourquoi pensez-vous qu’ils se dirigent vers Bris ?

    - C’est évident lieutenant, s’ils veulent sortir de la vallée c’est la seule destination possible.

    - Et s’ils arrivent avant nous et que nous les manquons, reprit le lieutenant, de là ils peuvent prendre n’importe quelle direction, de plus ils sont habiles pour dissimuler leurs traces.

    - C’est vrai, mais j’ai fait envoyer des messages dans tout le pays diffusant leurs signalements, l’empereur offre une prime conséquente pour la capture du garçon ils n’iront pas loin.

    Le capitaine Galen plissa les yeux, regardant en direction du bourg au bas de la colline.

    - Si ce n’est pas suffisant, continua-t-il un ton plus bas, il reste les elfes noirs, eux ne les louperont pas.

    Le lieutenant pâlit brusquement, et sans ajouter un mot, se passa nerveusement les doigts dans les cheveux. Les quatre miliciens enfourchèrent leurs montures et partirent au galop en direction du village.

    Dès que les hommes eurent disparus, Erwan reprit son souffle, il ne s’était pas rendu compte qu’il avait retenu sa respiration pendant tout l’échange. Préoccupé par la conversation qu’il avait surprise, il reprit le chemin du campement. Il lui tardait de voir revenir Seamus car s’il se trouvait encore à Bris il risquait de tomber sur la milice. Espérant qu’il serait rentré, il accéléra l’allure.

    Une fois de retour au camp, Erwan n’eut pas à attendre longtemps pour que se dissipent ses inquiétudes. En effet Seamus fut de retour dès le crépuscule tenant par la longe deux belles juments, l’une à la robe cuivrée et l’autre grise à la crinière plus foncé.

    Le garçon ouvrit des yeux ronds : toutes deux sellées et entièrement équipées pour de longues chevauchées, avaient dû coûter une fortune, au bas mot vingt-cinq giels d’or. Il allait s’enquérir de la provenance de l’argent quand Seamus lui tendit un paquet.

    - Ce sont des vêtements, dit-il, ils seront plus pratiques pour monter à cheval que tes vieilles frusques.

    C’est à ce moment que le jeune homme se rendit compte que son mentor avait troqué sa sempiternelle longue robe de drap grise contre une tenue de cavalier. Sa nouvelle apparence le déstabilisait, il ne reconnaissait plus son mentor dans cet homme à la belle prestance, vêtu d’un pantalon noir et d’une veste grise, bordée d’un galon d’argent, tenue qui, sans être trop luxueuse, lui donnait l’air aisé d’un respectable marchand et mettait en valeur sa belle stature, étonnante chez un homme de son âge.

    Rendu muet par la surprise, le garçon déballa son paquet, curieux de savoir quelle serait son allure une fois changé. Comme un gosse pressé d’ouvrir son cadeau, il retira ses vieux vêtements de fermier et, tournant le dos à son ami, enfila avec un plaisir non dissimulé un pantalon couleur sable qui lui faisait comme une seconde peau et une chemise de lin lacée sur la poitrine et resserré à la taille par une ceinture de cuir munie d’un fourreau contenant un couteau à manche d’argent. Un gilet de daim sans manches et une paire de bottes noires complétaient l’ensemble.

    Occupé à fermer sa chemise, se débattant avec le lacet, le torse nu il se tournait vers Seamus pour le remercier quand la surprise qu’il lut dans son regard lui coupa la parole. Le vieil homme se précipita sur lui, attrapa les revers du vêtement et les écarta fébrilement découvrant un peu plus la poitrine dépourvue de la moindre pilosité du garçon.

    - D’où te viens cette marque ? Demanda-t-il la voix rauque d’inquiétude.

    - Quelle marque ? s’exclama Erwin, désemparé par l’attitude de son ami, je n’ai jamais…

    Mais, baissant les yeux sur son torse il aperçut ce qui lui parut comme une cicatrice en forme d’étoile à huit branches juste au-dessus de son sein gauche. On aurait dit que les contours de la marque luisaient faiblement d’une lueur argentée. Aussi étonné que son ami, il balbutia, perplexe :

    - C’est la première fois que je vois ça, qu’est-ce que ça veut dire ?

    - Cela veut dire, mon garçon, que si tu espérais encore que je me trompe sur ton rôle dans la prophétie, ce signe prouve que j’ai raison et que tu es bien plus important que je ne le crois.

    - Pourquoi ? En quoi suis-je si important ? Et par la même occasion dis-moi qui sont les elfes noirs ?

    Seamus, qui commençait à se remettre de sa surprise sursauta et se mit à débiter une longue flopée de jurons. Erwan qui ne l’avait jamais vu dans un tel état d’agitation se contenta de croiser les bras, un léger sourire sur les lèvres, il attendait que le vieil homme reprenne ses esprits.

    - Satané gamin! Finit-il par lancer, où as-tu entendu parler des elfes noirs ?

    - J’ai entendu la milice en parler quand je les ai espionnés cet après-midi.

    - Tu les as…, bon sang de bonsoir !!! Es-tu inconscient?

    - Non je ne suis pas inconscient, mais je pensais que tu avais une meilleure opinion de mes talents de pisteur, de plus j’ai déjà dit que je ne voulais pas être trimbalé comme un fardeau encombrant. Je veux pouvoir me rendre utile, nous formons une équipe maintenant, du moins, je le croyais.

    Seamus fit de la main un geste conciliant et hocha la tête en signe de d’approbation.

    - Tu as raison, mon garçon, je suis désolé, je n’aurais pas dû m’emporter, et te faire confiance. Asseyons-nous et dégustons ce lapin que tu as ramené de ta chasse, il faut que je te raconte une très longue histoire et mieux vaut que nous soyons confortablement installés.

    Les deux fugitifs installèrent leur campement et ce soir-là, sachant que la milice était au village, décidèrent de prendre le risque de faire du feu pour cuire le produit de la chasse d’Erwan. Assis devant un bon civet, Seamus, une fois n’est pas coutume, sortit une pipe et une blague à tabac de sa sacoche et entama son histoire.

    - Ce qu’il te faut savoir, commença-t-il, c’est qu’il y a quelques milliers d’années le royaume de Gallander, n’était qu’un monde sauvage où foisonnaient la flore et la faune. Les premiers êtres humains à venir s’y installer furent des elfes que l’on appelait le Peuple de l’Etoile parce que dit-on, dans certains vieux grimoires oubliés, ils naissaient tous avec une marque sur le front pareille à celle qui orne maintenant ton torse. Ils venaient d’au-delà des mers du Nord, loin derrière la chaîne des monts Dacros.

    - Mais la mer borde le Sud-ouest de notre frontière, objecta Erwan.

    - Très peu de gens le savent, car les montagnes sont pratiquement infranchissables et personne n’a jamais traversé le désert du Désespoir, mais notre monde et entouré d’eau, nous vivons sur une île. Je disais donc que ces elfes qui, à l’époque, étaient de grands voyageurs devinrent sédentaires et s’installèrent en communauté dans la Forêt Oubliée. Ils étaient très différents du beau peuple de notre ère, leurs pouvoirs magiques étaient largement supérieurs : non seulement ils pratiquaient la magie de l’esprit, la télépathie, la suggestion et la prémonition, mais ils maîtrisaient aussi les éléments et les capacités de guérison de certains d’entre eux étaient quasiment sans limite.

    Erwan, captivé par le récit, en oubliait de manger, toute son attention rivée sur les paroles du conteur qui, les yeux perdus dans de lointains souvenirs, semblait se remémorer un passé improbable et lâchait, dans l’air frais de la nuit, des ronds de fumée légèrement phosphorescents.

    - On ne sait pour quelle raison, reprit Seamus, on suppose que c’était dû à un problème de consanguinité, mais peu à peu le Peuple de l’Etoile perdit une partie de ses pouvoirs. En réalité leurs dons se scindèrent en deux, certains venaient au monde avec la magie de l’esprit et d’autres avec celle des éléments, très peu gardèrent leur don de guérison. Au fil du temps ils en vinrent à se jalouser et les possesseurs du pouvoir des éléments, plus puissant et plus dangereux, formèrent une coalition prônant le mélange de leur race avec celle des hommes qui s’était multipliée depuis un certain temps sur Gallander. Devant le refus catégorique du reste de la communauté, ils quittèrent leur forêt et s’éparpillèrent dans le royaume donnant naissance à la race des mages. Dans le même temps le symbole de leur identité disparut et personne, depuis fort longtemps, n’a vu naître un enfant avec la marque jusqu’à maintenant. Le plus surprenant c’est que la prophétie en parle mais sans la nommer explicitement.

    Erwan se redressa, essayant d’assimiler ce flot d’informations, il contempla le ciel regardant d’un œil distrait les nuages qui s’accumulaient à l’est. Seamus, attentif, observait son jeune ami avec affection comprenant que celui-ci avait besoin de temps pour mettre de l’ordre dans ses pensées. Les implications de ses révélations lui semblaient trop vitales pour brusquer la réflexion du garçon.

    Subitement le jeune homme se retourna, un sourire espiègle jouant sur ses lèvres, il revint s’asseoir en face de son compagnon et le fixa droit dans les yeux.

    - Si je te suis bien, remarqua-t-il posément, je suis sensé reconstruire ce que tes ancêtres se sont ingéniés à démolir.

    - Ce n’est pas si simple, objecta Seamus, tu…, mes ancêtres ? Comment sais-tu… ?

    - Que tu es un mage toi aussi et par conséquent un descendant du Peuple de l’Etoile ? C’est évident, et j’aurais dû le comprendre bien avant, si je n’avais pas été obnubilé par mes petits soucis bien trop terre à terre. Sérieusement, pourquoi me l’as-tu caché si longtemps ? Crois-tu que je t’aurais moins fait confiance si je l’avais su ?

    Ce fut au tour de Seamus de se lever, incapable de garder son flegme légendaire, il arpentait la clairière sans dire un mot sous le regard franchement moqueur du jeune homme. Au fond, pensait-il cela ne devrait pas l’étonner. Son jeune ami était intelligent et il l’avait prouvé à maintes reprises, même s’il ne savait pas le plus important. Mais ce secret-là, il le garderait pour lui encore quelque temps.

    - Non, répondit-il comme s’il n’y avait pas eu d’interruption, puis, brusquement furibond, effaces-moi ce sourire goguenard de ton visage ! Je craignais, continua-t-il plus calmement, que trop d’informations ne te perturbent et que cela ne te mette en danger. Je présume que tu as pas mal de questions à poser.

    - En effet, mais avant toute chose récitez-moi la prophétie dans son intégralité. Je crois que j’ai le droit d’en connaître la teneur exacte.

    - Tu as mérité ce droit, c’est vrai. Je vais te la livrer telle qu’on se la transmet de pères en fils depuis des générations.

    Le vieil homme posa sa pipe éteinte depuis belle lurette et, l’attitude empreinte d’un profond respect, déclama :

    Quand viendront des temps sombres,

    Quand la lumière du beau peuple vacillera,

    L’ombre de la trahison et de la tyrannie

    Envahira le cœur de leurs demeures.


    Alors, viendra la nuit la plus longue,

    Entre la dernière et la première heure,

    Dans la souffrance, l’abandon et le chagrin,

    L’espoir renaîtra du désespoir.


    Un signe le marquera au cœur

    Quand sera venu l’âge du changement

    Symbole d’amour et de puissance,

    Il triomphera des forces de la nuit,

    Et mènera ses frères vers la paix et la lumière.



    Les derniers mots s’évanouirent dans la fraîcheur nocturne, laissant la place aux mille bruits furtifs du sous-bois. Erwan, pensif, prenait peu à peu la mesure du rôle qu’il devait jouer dans la trame de cette histoire. Il avait peur, il ne se sentait pas prêt, mais, malgré ses doutes, il était déterminé, le destin ou la fatalité l’avait choisi, il ne se déroberait pas.

    Seamus, lisant sur le visage de son protégé le cheminement de ses pensées, comprit avec une amère satisfaction qu’il l’avait gagné à sa cause. Malgré tout il s’angoissait à l’idée de tout ce qui pourrait lui advenir : La route serait longue et les dangers innombrables.

    - Je crois, murmura le garçon, que j’ai eu suffisamment de réponses pour ce soir, si tu veux bien, nous en discuterons demain.

    Le mage hocha la tête, compréhensif, il était parfaitement conscient que le poids qu’il mettait sur les épaules d’un être aussi jeune avait quelque chose de terrifiant et qu’à chaque jour suffisait sa peine. Tous deux s’enroulèrent dans leurs couvertures et fermèrent les yeux…Mais aucun d’eux ne trouva le sommeil.

    Au petit matin, le ciel était chargé de nuages lourds de pluie. Ils cheminaient le long de l’Argent en tirant les juments derrière eux, le sentier n’étant pas suffisamment praticable pour chevaucher. Laissant Bris sur leur flanc gauche, ils avaient décidé de ne rejoindre la route qu’une fois la frontière du Katal franchie. Le chemin semé d’embûches ne facilitait pas leur progression mais ils avançaient quand même sur un bon rythme.

    Pendant deux jours ils voyagèrent ainsi, sous le couvert des arbres, puis ceux-ci commencèrent à s’espacer et ils finirent par déboucher sur un plateau rocheux qui descendait en pente douce vers la route visible plus à l’est. Celle-ci s’éloignait sensiblement de la rivière, et, pour pouvoir la rejoindre les deux compagnons durent trouver un passage à gué afin de traverser le cours d’eau. Par chance, le terrain s’étant aplani, le courant n’étant pas très fort, ils purent passer sans difficulté. A partir de là, ils pouvaient enfourcher leurs montures sans risque et ne s’en privèrent pas, soulagés de ne plus avoir à marcher.

    Bien sûr, il restait encore une longue route jusqu’à Bolac, mais le fait de pouvoir galoper de temps en temps n’était pas négligeable. Erwan, qui avait raconté à son mentor sa rencontre avec la milice s’inquiétait d’une éventuelle poursuite mais le mage l’avait rassuré, objectant que plus rapides qu’eux, les soldats avaient dû continuer leur route et qu’ils étaient certainement devant eux.

    - Nous nous informerons à la première auberge sur notre route, l’avait-il tranquillisé, elle n’est plus qu’à quelques lieues d’ici.

    La pluie, qui menaçait depuis plusieurs jours, tombait drue quand ils arrivèrent à destination, et ils n’étaient pas mécontents, pour une fois, de pouvoir prendre un dîner à l’abri des intempéries. Une bonne odeur de viande grillée au feu de bois les accueillis dès leur entrée dans l’hostellerie, quelques tables et des bancs de bois brut lissés par l’usage occupaient la pièce rustique mais propre. Ils prirent place dans un coin d’ombre afin d’observer les clients. Ceux-ci n’étaient pas nombreux ce qui n’avait rien d’étonnant à cette époque de l’année. Deux colporteurs et un joueur de luth discutaient près du feu tandis qu’un groupe d’une demi-douzaine d’hommes, des troufions apparemment, étaient assis non loin du comptoir. Pendant que les deux fugitifs s’installaient, le taulier, un grand gaillard au sourire jovial s’approcha d’eux.

    - Bonsoir messires, lança-t-il avec bonhomie, qu’est-ce que je vous sers ce soir, mon épouse a mis à rôtir un beau cochon de lait, ça vous dit ?

    - Ce sera parfait, répondit Seamus et avec ça un bon pichet de bière bien fraîche. Vous avez une chambre de libre pour moi et mon neveu, pour la nuit ?

    - J’ai une chambre avec deux lits, ça vous fera quatre giels de bronze. Si ça vous convient ?

    - Merci, ça ira, répondit le mage en sortant quelques pièces de sa bourse.

    L’aubergiste empocha son dû puis, saluant ses clients, il retourna dans sa cuisine.

    - Cet aubergiste m’a l’air bien affable, chuchota Seamus à son ami. Quand il reviendra, je l’inviterai à notre table histoire de le faire bavarder un peu, ne dis rien et laisses-moi faire.

    A l’extérieur le mauvais temps faisait rage, et les deux compagnons, bien au chaud, ravis à la perspective d’un bon repas, se sentaient, pour la première fois depuis leur départ, en sécurité.

    Quand le patron revint, chargé d’un plateau abondamment garni, Seamus le convia à se joindre à eux.

    - Asseyez-vous en notre compagnie, mon brave, dit-il, et partagez avec nous cette bière qui m’a l’air fameuse, il y a trop longtemps que nous n’avons pas eu de nouvelles de l’extérieur et vous devez certainement voir passez du monde par chez vous.

    L’aubergiste, heureux de discuter un moment, accepta l’invitation avec empressement et prit place à leur côté.

    - En ce moment, commença- t-il, les affaires sont plutôt calmes, mais il est vrai que je vois passer pas mal de monde. Surtout des soldats de la garnison de Bolac qui se rendent à Bris, Stamp ou même Kalir, soit en mission, soit en visite dans leurs familles. Au fait, je m’appelle Martin et je dirige cette maison depuis vingt ans, et vous, qu’est-ce qui vous pousse sur les routes si tard dans la saison?

    - Enchanté de vous connaître, répondit Seamus, moi c’est Ambus et voici mon neveu Gavin, nous nous rendons à Sanara visiter un parent malade.

    Martin jeta un coup d’œil furtif alentour et, se penchant vers ses interlocuteurs, leur murmura :

    - Soyez prudents, vous voyez ces hommes près du comptoir ? Ce sont des recruteurs, ils touchent une prime chaque fois qu’ils parviennent à enrôler un nouveau pour l’armée, et leurs méthodes ne sont pas très recommandables. Un jeune gars, solide et sain comme votre neveu, affirma-t-il en désignant du pouce Erwan assis près de lui, ferait une recrue de choix pour ces rapaces.

    - Merci de votre conseil, approuva le mage, nous ferons attention mais de toute façon, nous repartons demain à l’aube, la route est encore longue.

    Un moment plus tard, Seamus et Erwan prirent congé de leur hôte et se firent indiquer leur chambre.

    - C’est la dernière à droite et il y a un solide verrou, ajouta le taulier en leur donnant une clé, ce soir vous serez tranquille.

    Après une bonne nuit de sommeil, les deux hommes levés aux aurores, et constatant que l’orage n’était plus qu’un lointain souvenir, se préparèrent au départ.

    Pendant que Seamus achevait de boucler son sac Erwan descendit aux écuries afin de seller leurs montures. Un vent froid mais léger le fit frissonner à sa sortie de l’auberge mais le temps s’annonçait radieux. D’une démarche vive il contourna le bâtiment, pressé de repartir.

    Son instinct, d’ordinaire toujours en éveil, parasité pour l’heure par de nombreuses interrogations, lui fit défaut : à peine avait-il pénétré dans les stalles, qu’une soudaine poussée dans le dos le fit chuter le nez dans la paille. Le souffle coupé par la rapidité de l’attaque, il chercha à atteindre son couteau mais deux mains d’une force herculéennes lui ramenèrent les bras dans le dos avec brutalité.

    - On se calme, lança une voix goguenarde au-dessus de lui, voyons voir ce que nous avons péché.

    On le remit sans ménagement sur ses pieds et il put voir ainsi le visage de ses agresseurs. Comme il l’avait présumé, il se trouvait à la merci des recruteurs dont lui avait parlé Martin et, furieux contre lui-même d’avoir oublié les appels à la prudence de l’aubergiste, se débattit avec d’autant plus de vigueur qu’il se sentait impuissant.

    - Inutile de résister, mon garçon, quand mon collègue tient sa proie il ne la lâche plus.

    Celui qui venait de parler était un grand type à la barbe en broussaille et qui puait comme s’il ne s’était jamais lavé de sa vie. Approchant son visage de celui d’Erwan, il sourit dévoilant des chicots jaunâtres dans une bouche à l’haleine fétide. Incapable de reculer le jeune homme fixa son ravisseur et demanda d’une voix calme :

    - Vous pouvez reculer, s’il vous plait, vous sentez pire qu’une charogne !

    Il ne la vit pas venir. La gifle, donnée de revers de la main faillit lui déboîter la mâchoire, lui éclatant la lèvre.

    - Je vais oublier ce que tu viens de dire, ricana l’homme lui agitant un parchemin crasseux sous le nez, mais d’abord, il va falloir me signer ton engagement…

    Laissant sa phrase en suspens, il recula et observa l’effet de ses paroles sur le visage de son captif. Réfléchissant à toute vitesse, celui-ci cherchait un moyen de se tirer de ce guêpier avant que les choses tournent mal. Il savait que Seamus ne tarderait plus mais il craignait qu’il ne prenne un mauvais coup. Un violent coup de poing dans l’estomac lui fit plier les genoux. Alors qu’il tentait de reprendre sa respiration, l’homme le délesta de son couteau et le lui pointa sur la gorge.

    - J’attends, dit-il toujours souriant, mais je ne suis pas patient.

    D’un coup d’œil, Erwan évalua la situation : quatre spadassins l’encerclaient, les deux restants devaient faire le guet à l’extérieur de l’écurie et une lame était pointée sur lui. Ses chances de s’en sortir étaient infimes. Comme pour lui confirmer son analyse, la pointe du couteau s’enfonça un peu plus dans sa chair et le sang se mit à couler. Il ne comprit pas ce qui se passa alors. Le décor autour de lui sembla s’estomper, un frémissement parcouru sa peau, et un éclair éblouissant l’aveugla. Ses bras furent brusquement libérés et dans une espèce de rêve éveillé, il crut voir le chef de ses agresseurs s’envoler et atterrir quelques pas plus loin les quatre fers en l’air. Dans le même temps, Martin armé d’une arbalète et Seamus brandissant une épée firent irruption dans l’écurie. Avec toute sa volonté il essaya de se lever mais le monde tournait autour de lui, le visage de son mentor semblait figé par la surprise et l’affolement. Ce fut la dernière image qu’il emporta avant de sombrer dans l’inconscience.



    *Seamus s’apprêtait à sortir quand des coups affolés avaient retenti contre la porte de sa chambre. Martin se tenait sur le seuil. Il bredouillait quelques mots à propos des recruteurs qui avaient quitté leurs chambres et tenait dans sa poigne une redoutable arbalète. Mortellement inquiet, le vieil homme s’était emparé de son épée et avait suivi son hôte sans un mot. Quand ils arrivèrent près des écuries, ils aperçurent deux troufions faisant le guet, mais ceux-ci, loin d’être des foudres de guerre, prirent sans attendre la poudre d’escampette. Un éclair de lumière sembla exploser autour du bâtiment et un silence de mort lui succéda seulement interrompu par le hennissement angoissé des chevaux. La première chose qu’ils virent en entrant fut les corps inertes des agresseurs d’Erwan et celui-ci qui s’écroulait sur le sol comme un pantin dont on aurait coupé les ficelles.

    Le mage se précipita auprès de son ami afin de lui porter secours, tandis que le taulier, effaré balbutiait des mots sans suite.

    - Ne craignez rien, rassura Seamus, ils ne sont pas morts, juste inconscients, aidez-moi, mon neveu ne va pas bien.

    - Bien sur répondit Martin, reprenant ses esprits, laissez-moi faire.

    Confiant son arme au mage, il se pencha sur Erwan et le souleva sans difficulté dans ses bras, avec une délicatesse surprenante chez un homme de sa stature. Suivi par un Seamus blême d’inquiétude, il partit à grands pas vers l’auberge.

    - Rosa, cria-t-il en entrant, apportes-moi notre alcool le plus fort, des chiffons propres et de l’eau froide.

    Sans attendre la réponse, il se dirigea vers les escaliers et rejoignit la chambre de ses clients. Déposant son fardeau sur un des lits, il se tourna vers le vieil homme s’apprêtant à l’interroger, quand une petite femme tout en rondeur entra dans la pièce les bras chargés d’un plateau dont Seamus s’empressa de la débarrasser. Rosa ressortit sans mot dire et Martin s’emparant d’une bouteille d’eau de vie en versa quelques gouttes dans la bouche entrouverte d’Erwan qui se mit à tousser et ouvrit les yeux. Désorienté, il essaya de se lever, sans succès.

    - Doucement, lui dit Martin en l’obligeant à se recoucher, vous n’êtes pas bien vaillant et vous avez besoin de repos.

    - Reste tranquille, approuva Seamus, tout va bien, tu es en sécurité.

    L’aubergiste mouilla un chiffon d’eau froide et le déposa sur le front de son patient. Celui-ci retrouvait peu à peu des couleurs, mais il se sentait épuisé comme s’il avait couru durant des heures.

    - Que s’est-il passé ? Demanda-t-il en fixant le regard soucieux de son mentor.

    - Tu as perdu connaissance…, commença Seamus.

    - Pas étonnant ! L’interrompit Martin, quand on pense à la puissance de la magie qu’il a invoquée.

    Un silence de mort tomba sur la chambre. Seamus, alarmé, glissa discrètement sa main en direction de la garde de son épée.

    - Inutile, dit calmement l’aubergiste, vous n’avez rien à craindre de moi, la magie ne m’est pas complètement étrangère. Mais, bon sang ! Je n’avais jamais vu quelque chose d’aussi redoutable. Je ne vous poserais aucune question et je ne parlerais de ça à personne. En ce qui concerne les recruteurs, je pense qu’il n’y a pas d’inquiétude à avoir, ils n’ont pas dû comprendre ce qui leur arrivait. Restez ici tous les deux, je vais me débarrasser de cette racaille et m’occuper de vos chevaux. Vous pourrez repartir dès que le garçon se sentira mieux.

    Récupérant son arbalète, il quitta la chambre, laissant ses deux clients subjugués en tête-à-tête, et fort embarrassés.

    Erwan se redressa en grimaçant, avec l’impression d’être passé sous un troupeau de vaches en furie. Seamus se précipita pour l’aider, lui redressant ses oreillers dans le dos, s’inquiétant de son confort, lui proposant à boire, bref, ne sachant plus comment se rendre utile.

    - J’ai utilisé la magie ? Questionna le garçon dans un souffle, comment?

    - Je n’ai pas vraiment de réponses, répondit le mage, mais tu as presque atteint l’âge ou les pouvoirs se révèlent, je suppose que le danger a accéléré le processus.

    - Ca je m’en serais douté, répliqua le jeune homme, ce que je veux savoir, c’est comment j’ai fait?

    - Là non plus, il n’y a pas de réponse, la magie est une affaire d’instinct, il te faudra du temps pour la contrôler. C’est pour cela que je suis près de toi, pour t’aider à développer tes pouvoirs et te guider.

    Seamus regarda son jeune élève un instant. Avant qu’il ne détourne les yeux le garçon y distingua un reste de stupéfaction, comme s’il ne s’attendait pas à de telles capacités.

    - Ce que tu as fait aujourd’hui, il hésita cherchant ses mots, c’est prodigieux ! Sans vouloir me vanter, je suis un des rares mages de premier plan de notre époque, Or, mes possibilités à côté des tiennes… Il montra un petit espace entre son pouce et son index, cela tient du miracle.

    - Ces hommes me tenaient, confirma Erwan, j’étais impuissant, quel pouvoir ai-je utilisé ?

    - Je pense qu’il s’agit de la foudre, il faut que nous filions d’ici, ces types vont parler, et même s’ils n’ont pas une réputation de fiabilité, avec les recherches de l’empereur, quelqu'un pourrait les écouter et faire le rapprochement. Comment te sens-tu ?

    - Je vais bien, je t’assure, nous pouvons partir sans attendre.

    Seamus lui lança un regard incisif : effectivement le jeune homme semblait avoir récupéré toute son énergie, même s’il se sentait encore un peu vaseux, il était déjà debout prêt pour le départ.

    Chargeant leurs sacs, bouclés depuis longtemps, les voyageurs descendirent rejoindre Martin à l’écurie. Celui-ci les y attendait, seul, tenant par les rênes les deux juments soigneusement équipées.

    - Je vous ai mis quelques provisions pour la route, expliqua l’aubergiste, j’ai un peu asticoté les soldats, ils ont filé sans demander leur reste, tout de même soyez prudent, ajouta-t-il, les routes ne sont pas sûres. Que les esprits du bien vous accompagnent !

    Après une longue poignée de main pleine d’émotion, ils enfourchèrent chacun leur monture, Nuage pour Erwan, qui l’avait baptisé ainsi à cause de la couleur de sa robe grise et Automne pour Seamus. Enfin, ils reprirent leur périple, conscients d’avoir gagné un ami, ce qui, dans leur situation, n’était pas à négliger.

    Pendant une bonne heure ils cheminèrent en silence, savourant ce moment de quiétude. La route suivait un parcours assez rectiligne et l’on pouvait apercevoir de loin en loin les reflets du soleil sur l’Argent qui serpentait sur leur droite. Vers la fin de la matinée, Erwan, qui trottait en tête, tira sur les rênes, ramenant sa jument à la hauteur de son compagnon et l’interrogea.

    - Ne crains-tu pas que les recruteurs nous tendent un piège sur le trajet ?

    - J’y ai pensé, Seamus plissa le front, légèrement soucieux, mais je ne crois pas, tu leur as donné la trouille de leur vie, en plus, et jusqu’à Bolac, il n’y a aucun endroit propice à un guet-apens.

    - A propos, tu ne m’as pas dit ce que nous allons faire à Bolac et tu ne m’as pas expliqué ce que sont les elfes noirs, ni pourquoi…?

    Seamus siffla entre ses dents, dépassé par la litanie d’interrogations de son ami, ce qui eut pour effet de le couper dans son élan.

    - Bien, dit-il, un sourire malicieux aux lèvres, satisfait d’avoir obtenu le silence, je constate que tu as totalement récupéré de tes mésaventures, tu recommences à m’assommer de questions.

    - C’est ton rôle d’y répondre, s’esclaffa Erwan, c’est toi le professeur et je suis sûr qu’au fond tu jubiles.

    Le vieil homme leva les yeux au ciel et, bon gré mal gré, entreprit de combler le gouffre sans fond qu’était l’insatiable curiosité de son élève.

    - Nous allons à Bolac, l’informa-t-il, parce que je possède là-bas, une propriété discrète sur les rives du lac d’Argent, dans laquelle je loge un ami qui me sert de prête-nom et de contact auprès d’autres éventuels alliés. Une fois sur place, nous en saurons plus sur notre prochaine destination. Bref, cet endroit nous servira d’escale.

    Erwan hocha la tête et, posant le regard inquisiteur de ses yeux d’or vert sur son ami, certain de ses déductions, affirma :

    - Tu avais prévu ce voyage depuis très longtemps, en fait, dès avant que tu ne sois venu t’installer à Liberland.

    - C’est vrai, avoua Seamus, mais j’ai toujours gardé l’espoir que l’empereur ne te débusquerait pas et que tu pourrais continuer à vivre en paix.

    Le jeune homme secoua sa crinière que le vent rabattait sur son visage, et murmura comme pour lui-même :

    - On ne fait pas toujours ce que l’on veut et les circonstances nous poussent parfois à agir contre nos convictions.

    Surpris que le garçon ait si bien compris son dilemme, Seamus l’observa, songeur. Derrière ce visage encore enfantin se cachait une vive intelligence, celle de l’être exceptionnel qu’il deviendrait un jour. Il espérait avec ferveur que personne, jamais, n’altérerait ces qualités de bonté, de compassion et de droiture, autant de traits de caractère qu’il avait appris à aimer et à respecter.

    Ce jour-là, le chemin leur parut moins long et au crépuscule ils quittèrent la route pour retourner près de la rivière, camper et renouveler leur provision d’eau. Dans les sacoches de selles Martin avait mis un jambon fumé, un fromage et une belle miche de pain. Assis près d’un bon feu, ils dégustaient leur repas quand Seamus revint sur le sujet des elfes noirs.

    - Il y a quelques jours, je t’ai révélé que l’empereur était issu du peuple des elfes et qu’il devait sa longévité à ces origines. Ce que tu ne sais pas c’est comment il en est arrivé au poste de tyran à vie qu’il occupe actuellement, et comment est née la caste très secrète des elfes noirs. Faram était un enfant surdoué, ses pouvoirs dépassaient de loin ceux de ses frères de race, mais c’était aussi, contrairement à ses pairs, un enfant solitaire et réservé, ce qui explique que personne ne se soit rendu compte que sa tournure d’esprit dérivait : A l’adolescence il avait lu plusieurs fois l’histoire du Peuple de l’Etoile et rêvait de les voir renaître. Au fil du temps, il en vint à mépriser son peuple et même à lui reprocher d’être la cause de leur propre dégénérescence. Quand il eut atteint l’âge adulte et que ses pairs prirent conscience de ses sentiments, il était trop tard pour y remédier et comme les elfes n’avaient jamais eu affaire à ce cas de figure, ils se sont trouvés désemparés et n’ont pas vu le danger.

    - Ils ne pouvaient le raisonner ? Demanda Erwan, les elfes ont pourtant une réputation de profonde sagesse.

    - C’est vrai, mais c’est justement leur sagesse qui les a fourvoyés sur l’attitude à adopter. Au lieu de prendre des mesures draconiennes, comme l’exil par exemple, ils ont choisi la passivité espérant qu’en vieillissant, il s’assagirait. Ce fut une grave erreur, car Faram mit à profit cette liberté pour rassembler des adeptes autour de lui, surtout parmi les plus jeunes et les plus influençables qui étaient attirés par son aura et son charisme.

    - Mais les parents de ses jeunes gens, objecta le garçon, ne se sont-ils pas rendu compte de ce qui se passait ? Le pouvoir de télépathie aurait dû les prévenir, non !

    - La réponse à ta question n’est pas simple mais elle explique aussi comment tu as pu être repéré. Les enfants du beau peuple sont entraînés, dès leur adolescence, à protéger leur esprit contre toute intrusion, à cause de la peur quasi pathologique qu’ont les elfes de s’immiscer dans l’intimité de leur entourage. Il faut comprendre que pour eux, une telle violation de la pensée d’autrui équivaudrait à commettre un crime capital et aucun d’eux, mis à part Faram et ses adeptes bien sûr, ne se risquerait à perpétrer pareille infamie.

    - Je comprends leurs réticences, admit Erwan hochant la tête avec conviction, je n’apprécierais pas du tout de pouvoir m’introduire à volonté dans la tête de quelqu’un d’autre, cette idée me fait froid dans le dos. Mais cela ne me dit pas pour quelle raison…?

    Il s’interrompit soudain et fronça les sourcils, plongé dans une intense réflexion.

    - Mais oui, bien sûr, s’exclama-t-il, comprenant subitement, je n’ai pas suivi cet entraînement et…

    - Bravo ! Tu as saisi, confirma Seamus avec un sourire approbateur. Au moment de la révélation, l’inconscient d’un être doté de pouvoirs, qui ne maîtrise pas ses pensées, envoie des appels à l’aide autour de lui, que seuls ses pareils peuvent percevoir. Il n’y a pas de limite de distance à ces messages. J’ai entendu le tien et je crains fort de ne pas avoir été le seul. Le plus grave, c’est que tant que tu n’auras pas appris à fermer ton esprit, chaque fois que tu dors, ou même quand tu utilises la magie inconsciemment comme à l’auberge, tu émets des ondes de pensées qui signalent ta position comme un phare dans la nuit.

    - Mais alors, s’alarma le jeune homme, l’empereur et ses sbires peuvent savoir où me trouver à tout moment !

    - Non, plus maintenant, parce que j’ai tissé autour de toi un écran qui te protège de tes ennemis. Malheureusement je ne puis maintenir cette protection que lorsque je suis près de toi. Voilà comment Faram a pu détecter ta présence. Dans l’immédiat tu es en sécurité, ni lui, ni les elfes noirs ne peuvent franchir le bouclier dont je t’ai entouré. Ils ne te reconnaîtraient pas pour ce que tu es, même s’ils t’avaient sous le nez, par contre, ils doivent avoir de toi un signalement des plus précis, c’est pour cela que nous devons nous montrer prudents.

    - Sachant tout cela, pourquoi les elfes ne m’ont-ils pas gardé à leur coté ? Ils auraient pu éviter cette situation.

    - Ceci est une autre de leurs caractéristiques ; une sorte de pacte de non-ingérence. Ils n’ont pas voulu t’influencer, certain que tu étais l’élu de la prophétie, ils ont préféré que tu grandisses libre de toute contrainte même involontaire.

    La nuit était bien entamée, et leur feu s’était transformé en un tas de braises rougeoyantes. Seamus rajouta du bois afin qu’il reprenne de la vigueur. Rien dans le visage d’Erwan ne lui laissait deviner son état d’esprit, malgré cette longue mise au point le garçon sentait que tout n’avait pas été dit, c’était évident pour le vieil homme mais il n’y pouvait rien. La révélation de son plus grand secret devrait encore attendre.

    - Pour en revenir aux elfes noirs, reprit Erwan un moment plus tard, j’imagine que ce sont les fameux adeptes que l’empereur avait circonvenus.

    - Tu imagines bien, confirma le vieil homme reprenant le fil de son récit. Peu après Faram quitta la forêt entraînant avec lui une bonne partie des jeunes elfes. Il leurs avait promis le pouvoir et la gloire et réussi à les convaincre qu’ils étaient d’une race supérieure destinée à régner sur toutes les autres. On sait peu de choses sur la manière dont il parvint au pouvoir si ce n’est qu’à ma grande honte, il attira aussi des mages dans son cercle d’influence, ce qui lui permit par la menace ou en soudoyant de parvenir à ses fins. Bien sûr cela ne se fit pas en un jour, mais le résultat est là : plus personne n’a le courage de se dresser contre lui. Les seuls qui l'ont risqué ont disparus ou sont morts. Le dernier à avoir tenter de s’opposer à son hégémonie s’appelle Kevin, c’était le Prince du Rosan et un très cher ami, il a tout perdu et vit comme un exilé depuis près de vingt ans.

    - Où vit-il ? Demanda Erwan, j’aimerais le connaître.

    - Je ne le sais pas exactement, j’en saurais plus quand nous serons chez moi car j’ai la ferme intention de te le présenter. Il nous sera utile.

    Ce soir-là Erwan s’endormit avec la conviction qu’il n’aurait pu choisir meilleur compagnon de voyage et que le temps venu, il aurait toutes les réponses à ses questions.
     
    Dernière édition: 22. Aou 2017
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  4. sourire d avril

    sourire d avril Titan

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    Voici la suite, encore un chapitre.

    Chapitre 3 : Bolac




    Le lendemain, les voyageurs reprirent leur périple à bonne allure, ayant hâte d’arriver à destination. Cela leur prit moins de trois jours pour parvenir en vue de Bolac. La ville, une cité fortifiée, surplombait le lac sur la rive gauche de l’Argent. Construite dans une large anfractuosité de la falaise, son enceinte en pierres de taille mesurait environ trente pieds de haut sur quatre d’épaisseur. Une solide herse de bronze, encore ouverte pour l’heure, en bloquait l’accès la nuit ou en cas de siège. La protection qu’offraient ses murailles, était simple mais efficace d’autant que la ville n’avait qu’un seul front possible à d’éventuels assaillants.

    Du plateau où ils avaient fait halte, Erwan et Seamus dominaient toute la vallée. Près d’eux, le courant beaucoup plus tumultueux de la rivière, dévalait avec force la pente assez raide de la colline. Au loin, le lac immense dessinait un cercle presque parfait. Sa surface aux reflets émeraude scintillait sous le soleil d’automne. Une épaisse forêt de pins et de chênes l’enserrait presque entièrement d’un écrin de verdure ponctué par endroits de l’or des mimosas en fleurs.

    Erwan observait le décor qu’il avait sous les yeux, muet d’admiration.

    - Ça valait le coup d’arriver jusque-là ! s’exclama Seamus, du rire dans la voix. Comme le garçon l’interrogeait du regard il ajouta : je croyais impossible que quoi que ce soit, un jour, te laisse à court de mots.

    - Tu peux toujours te moquer, répliqua Erwan boudeur, mais tu ne perds rien pour attendre. Je suis loin d’en avoir fini avec toi.

    Laissant la cité sur leur gauche, les deux hommes éperonnèrent leurs montures et s’engagèrent dans la descente au petit trot.

    Ils parcoururent une demi-lieue, avant d’emprunter un pont de bois assez large qui enjambait la rivière pour aboutir sur un chemin forestier longeant la rive ouest du lac.

    - Mon petit domaine, expliqua Seamus, se situe un peu plus loin au sud. Nous y serons avant la nuit.

    Forçant un peu l’allure, il emprunta la piste sans hésitation, Erwan jouant des talons pour rester à sa hauteur.

    Le soleil avait largement entamé sa descente quand ils débouchèrent sur une vaste clairière au centre de laquelle se dressait la maison. Construite sur deux niveaux, en rondins de sapins, sa toiture en bardeaux ne dépassait pas la cime des arbres. Une véranda ouverte l’entourait sur trois côtés et de nombreuses fenêtres s’ouvraient sur sa façade. De la vigne grimpante chargée de belles grappes de raisins, s’enroulait autour des piliers du porche jusqu’à l’avant-toit abritant la galerie. Des rosiers encore en fleurs encadraient cette entrée et, au-dessus de la porte, les lamelles d’argent d’une suspension tintinnabulaient dans la brise du crépuscule. Un peu à l’écart, Erwan aperçut un colombier et, à gauche de la demeure, un grand potager bien entretenu. Le parfum du mimosa flottait dans l’air du soir, emplissant de joie le cœur du garçon, lui donnant l’impression étrange d’être rentré chez lui. Le calme de ce cadre enchanteur fut brusquement troublé par l’intrusion d’un personnage à l’allure la plus improbable qu’Erwan n'ai jamais vu. Une tignasse grise en bataille lui retombait sur le front tandis que son menton s’ornait d’une longue barbe tressée jusqu’au nombril. Il portait comme un sac, une longue tunique orange vif ceinturée d’une écharpe de laine verte et mauve qui jurait horriblement sur l’ensemble. Long comme un jour sans pain, il mesurait au moins une tête de plus que le jeune homme et était si maigre qu’il en paraissait décharné.

    Apercevant ses visiteurs, il attrapa sa robe à deux mains et, dévoilant des jambes pareilles à des échasses, se mit à courir dans leur direction. Un peu inquiet, Erwan le vit se précipiter sur son compagnon le tirer à bas de sa monture et se jeter dans ses bras en pleurant comme un bébé. Stupéfait, le jeune homme mit pied à terre ne sachant quelle attitude adopter. Seamus se défit en douceur des bras tentaculaires qui l’enlaçaient et tenta de remettre de l’ordre dans sa tenue quelque peu mise à mal par l’assaut dont il était victime. Essayant de retrouver un peu de dignité, il maintint à distance l’apparition éplorée et lança.

    - Moi aussi, je suis heureux de te revoir Zeb, puis se tournant vers son jeune compagnon, Erwan, je te présente Zebulon, Zeb pour les intimes un cousin avec qui j’ai grandi. Il y a longtemps que nous ne nous sommes pas vus.

    - J’avais cru remarquer, acquiesça le garçon pince sans rire, je suis très heureux de faire votre connaissance, ajouta-t-il à l’attention du bonhomme qui se remettait doucement de ses émotions.

    Celui-ci fixa un moment Erwan de ses yeux embués puis se mit à hurler :

    - Justin ! Justin ! Où es-tu passé ? Viens donc t’occuper des chevaux de nos invités.

    Un petit homme avec une silhouette de tonneau apparut de l’arrière de la maison en bougonnant et vint prendre les juments pendant que Zeb crochait sans façons les poignets de ses visiteurs et les entraînait manu militari vers l’entrée de la demeure.

    Quelques minutes plus tard, ils étaient tous deux installés dans un salon aux vastes proportions, meublé de confortables fauteuils et dont les larges fenêtres laissaient passer la lumière du jour déclinant. Un feu de cheminée réchauffait agréablement la pièce, des livres et des parchemins traînaient un peu partout, donnant une impression de vie et de chaleur. L’endroit était le cœur de la maison, on le ressentait dès qu'on y entrait.

    Zeb les abandonna sur une bergère puis disparut un moment dans une autre pièce. Quand il revint, il était chargé d’un plateau garni d’une miche de pain, de beurre frais, de fromage et de vin chaud qu’il déposa avec précaution devant ses hôtes.

    - Mangez ! dit-il péremptoire, ensuite vous me raconterez tout ce qui vous est arrivés et si je ne me trompe pas, en pensant que ce jeune homme est l’Elu.

    Mal à l’aise Erwan remua sur son siège, il n’aimait pas beaucoup être qualifié de ce titre qu’il trouvait un peu trop grandiloquent et qui le déstabilisait. Seamus lui jeta un coup d’œil expressif et se mit en devoir de faire le récit de ce qui avait motivé leur fuite de Liberland et des péripéties de leur voyage. Son cousin l’écouta sans l’interrompre en couvant du regard le jeune homme comme s’il craignait que celui-ci ne s’envole subitement. Quand le mage se tut, il soupira longuement et s’empara de la main d’Erwan avec toutes les marques d’un profond respect.

    - Je suis mage et historien, expliqua-t-il, et je rêve de voir ce jour depuis toujours, acceptes-tu de me montrer le signe ? Je saurais ainsi, si c’est bien la marque du Peuple de l’Etoile

    Le garçon se leva sans dire un mot et ouvrit sa chemise afin d’accéder à la demande de Zeb. Celui-ci étudia l’étoile un moment puis posant ses mains sur ses épaules l’obligea en douceur à se rasseoir.

    - Eh Bien ! Mon garçon, souffla-t-il soulagé, tu es quelqu’un de surprenant mais avant toute chose il va te falloir découvrir tout ce dont tu es capable. Ici tu es en sécurité et Seamus et moi sommes là pour t’aider.

    - Je vous en suis reconnaissant, remercia Erwan, les choses étant ce qu’elles sont, je vais avoir besoin de toute l’aide que vous pourrez m’accorder.

    - Je vois que tu as l’esprit vif. En premier lieu, je voudrais que tu me considères comme un autre de tes vieux oncles et que tu abandonnes le vouvoiement, ce sera plus simple pour tout le monde. Maintenant, si tu veux bien nous excuser, j’ai quelques mots à dire à Seamus, tu n’as qu’à visiter les lieux pendant ce temps, considères cette maison comme la tienne.

    Comprenant que les deux hommes souhaitaient se retrouver en tête-à-tête, le jeune homme hocha la tête et sortit de la pièce.

    Restés seuls, les deux cousins s’observèrent un instant avec dans le regard un mélange d’intense émotion et de détermination, puis Seamus sourit brusquement et rompit le silence :

    - Tu m’épates cousin ! Tu sais y faire pour couper court à ses questions. Il faudra que tu me révèles ton secret. Ce garçon est plus curieux qu’un chat et plus entêté qu’un mulet.

    - Vraiment ? Jubila Zeb, j’ai hâte de connaître mieux celui qui est capable de te tenir tête, ce jeune homme me plait de plus en plus.

    Seamus se renfrogna et le sourire de son cousin s’élargit, il adorait faire enrager son parent, plus jeune que lui, de quelques années.

    - J’imagine que tu ne lui as rien dit à ton sujet, reprit-il plus sérieusement.

    - Non !!! Je ne veux pas que des informations parasites l’influencent dans un sens ou dans l’autre…

    - Ce n’est pas ce que j’appellerais des informations parasites et plus tu tarderas à lui dire plus il le prendra mal si je l’ai bien jugé. Après tout, tu es seul juge, mais tôt ou tard tu devras le lui dire, il a le droit de savoir. J’espère seulement qu’il ne l’apprendra pas par un autre que toi, cela pourrait gâcher la confiance qu’il a en toi.

    Seamus se frotta les tempes, la mine soucieuse. Zeb venait de soulever un problème qui le tourmentait sans cesse, il était conscient que son cousin avait raison, mais il craignait encore plus les réactions d’Erwan s’il lui dévoilait la vérité.

    - Tu n’as pas tort, avoua-t-il, mais je pense qu’il est trop tôt pour qu’il sache, il n’est pas prêt.

    - Fait comme tu le sens, répondit Zeb, baissant les bras, mais par tous les Esprits du bien !! Dépêches-toi de prendre une décision, si ce garçon est aussi futé que je le pense, il découvrira la vérité tout seul et je ne le lui souhaite pas.



    *Désœuvré, Erwan décida de suivre les conseils de Zeb et de visiter la maison. Mais avant, il se rendit dehors afin de trouver les écuries et de vérifier que les juments étaient bien installées. En contournant la demeure, il rencontra Justin qui transportait deux seaux d’eau.

    - Bonjour Justin, le salua-t-il, il s’empara de l’un des récipients et ajouta, je m’appelle Erwan, laissez-moi vous aider.

    - C’n’est pas de refus, mon gars, tu es bien serviable. Attention, je ne dis pas que le maître ne met jamais la main à la pâte mais il est tellement maladroit que quand il se mêle de nous aider, tout est à refaire. Ma moitié, qu’est une maîtresse femme, lui a interdit de remettre les pieds dans sa cuisine et je peux te garantir qu’il ne s’y risque plus. Mais toi, je suis sûr que tu seras le bienvenu, ma Charlotte aura toujours une tarte ou un pâté tout chaud pour tes petites fringales. Nous n’avons jamais eu d’enfants et tu verras qu’elle voudra t’engraisser un peu, elle adore les jeunes et c’est la meilleure cuisinière du pays.

    Justin semblait incapable de s’arrêter de parler, et tout en soignant les juments, Erwan l’écoutait d’une oreille distraite, heureux de pouvoir s’occuper à des taches simples qui lui rappelaient la ferme familiale. Il apprit ainsi que le couple de serviteurs était au service de Zeb depuis des années et qu’ils adoraient leur maître en dépit de sa maladresse et de sa distraction. Tous deux le couvaient, le traitant comme un grand enfant incorrigible et n’auraient pas changé de place pour un empire.

    Alors qu’il terminait de brosser Nuage, une voix de femme retentit :

    - Justin ! Veux-tu bien lâcher ce garçon, il n’est pas là pour te décharger de ton travail et t’écouter bavarder, en plus il doit être affamé ce petit, envois-le moi.

    - Vas-y petit, chuchota le bonhomme, sinon elle va me faire la vie. Vas du coté potager, il y a une porte de service qui donne directement sur l’office et merci pour ton aide.

    Erwan se dépêcha d’obtempérer, craignant de mécontenter la cuisinière. La femme qui l’accueillit sur le seuil de la cuisine l’étonna par son allure. Il s’attendait à trouver une matrone à l’air pas commode et il découvrait une petite personne d’âge mûr, séduisante avec quelques rondeurs, un fichu coquettement noué dans ses cheveux châtains. Elle ressemblait plus à une maman gâteau qu’à la terreur des fourneaux, qu’il s’était imaginé.

    Sitôt qu’elle l’aperçut, Charlotte lui agrippa le bras et le contraignit à s’asseoir près d’une belle table en pin sur laquelle elle déposa sans attendre de quoi nourrir un homme pour trois jours.

    - Je savais que le maître attendait de la visite, affirma-t-elle, même s’il ne savait pas quand, mais il aurait pu me prévenir qu’il faudrait te remplumer, tu es plus maigre qu’un coucou.

    Elle continua ainsi à s’agiter tout en papotant sans trêve, ce qui fit penser au jeune homme qui riait sous cape, que le couple était bien plus assorti qu’il ne l’avait pensé de prime abord. Il n’avait pas vraiment faim, mais il jugea plus simple de se laisser faire pour éviter de la vexer. Elle était attendrissante et lui donnait une impression qu’il n’avait jamais ressenti, celle, paisible et tendre d’une mère s’occupant de son enfant. Elle finit par consentir à le libérer quand il lui eut promis de revenir la voir souvent.

    Livré à lui-même il déambula dans la maison afin de se familiariser avec les lieux. Le premier niveau comprenait, outre la cuisine et le salon, une réserve, une buanderie dans laquelle trônait une immense baignoire ce qui lui rappela qu’il rêvait d’un bain depuis plusieurs jours, ainsi qu’une bibliothèque remplie de livres du sol au plafond. Pour accéder au premier, il emprunta un escalier en colimaçon qui débouchait sur un long corridor traversant la maison de part en part. Toutes les pièces bordant ce couloir semblaient être des chambres inoccupées sauf deux, sans doute les appartements privés de Zeb et du couple de serviteurs. Ayant fini le tour des lieux, Erwan retourna au salon espérant que les cousins auraient terminé leur discussion.


    *Cette nuit-là, Erwan, logé dans une des chambres inoccupées, s’étendit, pour la première fois de sa vie dans un lit de plumes. Ce confort, tout nouveau pour lui, troubla son sommeil et c’est ainsi que le songe revint. Tout d’abord, il ne lui sembla pas différent des précédents, il avait conscience de rêver mais par ailleurs, il savait que ce qu’il voyait était réel. Les grands arbres, le peuple de beaux jeunes gens qui évoluait dans ce décor féerique et l’impression qu’un printemps éternel s’attardait en ce lieu. Subtilement sa vision se modifia et il se vit, marchant à l’ombre des frondaisons, dans les allées de la cité sylvestre. Ses pas le conduisirent jusqu’à un portail de branches de rosiers entrelacées. Celui-ci s’ouvrit devant lui et il entra dans un jardin sauvage d’une splendeur à couper le souffle. Lys, jonquilles muguet et violettes poussaient là, au gré de leur fantaisie, autour d’un ruisseau aux eaux claires comme du cristal. Au milieu de cette symphonie de couleurs et de parfums, Erwan aperçut la jeune fille, elle semblait l’attendre et lui souriait. Le garçon n’avait jamais vu pareille beauté. Sa silhouette, moulée dans une longue robe de soie lavande, possédait à la fois la vigueur d’une amazone et la grâce d’une ballerine. Ses yeux de biche couleur d’améthyste évoquaient la profondeur d’un lac de montagne et sa chevelure aussi sombre que la nuit ruisselait en cascade jusqu’à ses reins. Un fin cordon d’argent ciselé orné d’une topaze bleue ceignait son front en soulignant la noblesse. Son teint de miel et la courbe de ses lèvres attiraient irrésistiblement le regard.

    - Je suis heureuse que tu sois venu, dit-elle, et les mots semblèrent couler sur Erwan avec la fraîcheur d’une source.

    Son regard s’attarda longuement sur lui comme si elle le jaugeait.

    - Tu es très beau, constata-t-elle simplement.

    Erwan se sentit rougir devant son sourire appréciateur.

    - Je me nomme Naïella, il y a longtemps que je t’appelle. Pourquoi ne répondais-tu pas ?

    - Je ne savais pas comment faire, murmura le garçon, inquiet que le son de sa voix ne dissipe la merveilleuse apparition.

    Elle s’approcha de lui et caressa sa joue d’un doigt léger

    - Je comprends. Tout ceci est nouveau pour toi, mais à présent tu es protégé, nous pourrons nous parler sans risque.

    La silhouette de la jeune fille sembla se dissoudre et s’éloigner. Erwan, alarmé, tendit la main pour la retenir. Ses doigts heurtèrent les montants du lit, ses yeux s’ouvrirent avec réticence sur la paisible obscurité de sa chambre, tandis qu’une promesse raisonnait dans son esprit : « Je reviendrais »

    Incapable de retrouver le sommeil le jeune homme attendit l’aube avec le visage de Naïella gravé au fer rouge dans sa mémoire. Ce fut le cœur battant la chamade et le regard fiévreux qu’il descendit à la cuisine aux premières lueurs du jour. Seamus l’y avait précédé et déjeunait sur un coin de table tandis que Charlotte sortait du four des miches de pains dorées et croustillantes.

    - Ah ! Te voilà toi aussi, s’étonna-t-elle, vous êtes bien matinaux tous les deux.

    Elle fronça les sourcils et observa le jeune homme avec suspicion.

    - Dis-moi, tu ne serais pas malade mon garçon ? Tu as l’air fébrile.

    - Non, non, je vais très bien, affirma-t-il précipitamment.

    Voyant son mentor le scruter attentivement, ses joues virèrent à l’écarlate tandis qu’il ajoutait :

    - J’ai juste un peu trop chaud, il faut que je prenne l’air, et lâchement il prit la fuite par la porte de service.

    La rosée du matin fut comme un baume sur son visage brûlant, mais il lui fallut un moment avant que ne se calment les battements de son cœur. Jamais il n’avait ressenti pareille émotion. Il avait déjà rencontré des jeunes filles à Liberland et avait même dansé avec certaines d’entre elles au bal du printemps. Il les avait trouvés jolies et y avait pris plaisir, mais rien ne l’avait préparé à ce qu’il éprouvait à présent. Il effleura sa joue, là où Naïella l’avait touché et sursauta violemment quand une main se posa sur son épaule.

    - Seamus ! Tu m’as fait une peur bleue, s’exclama-t-il le souffle court.

    - Désolé, ce n’était pas mon but, s’excusa le mage, quelque chose ne va pas ? En temps normal je n’aurais pas dû pouvoir te surprendre.

    - Ce…, ce n’est rien, bafouilla Erwan, juste un rêve…, que j’ai fait cette nuit, et qui m’a paru…

    Seamus fronça les sourcils, lui saisit les poignets pour le tourner face à lui et, plongeant un regard impérieux dans le sien, interrogea :

    - Quel genre de rêve ? Il ne demandait pas, il exigeait.

    Le jeune homme lutta pour se libérer de son emprise. A présent il était en colère mais la poigne de fer du mage le maîtrisa, le retenant captif.

    - J’ai rêvé des elfes, avoua-t-il résigné, et cela m’a paru si réel que ça m’a perturbé.

    - Cela ne devrait pas se produire, s’inquiéta Seamus, mon bouclier te protège, à moins que…, As-tu vu un elfe bien précis ?

    - Oui, lâcha le garçon à contrecœur, une jeune fille…

    - Ses yeux, étaient-ils violets ?

    - Oui, mais comment le sais-tu ?

    Le mage eut un sourire songeur et le relâcha.

    - C’est bon, dit-il, tu n’as rien à craindre d’elle, quand Naïella parle avec toi, elle prend mon relais, et sa protection est au moins aussi efficace que la mienne.

    Si tous les esprits de la terre et du ciel avaient subitement débarqué dans le jardin, Erwan n’aurait pas été plus surpris.

    - Tu connais Naïella ? Demanda-t-il, comment…?

    - Chut ! L’interrompit Seamus toujours souriant, Naïella et toi êtes liés mais c’est elle, et elle seule qui te révèlera ce qu’elle veut que tu saches, moi je ne puis t’en dire plus.

    Tournant le dos au garçon désorienté, il repartit en sifflotant vers la maison. Arrivé devant l’entrée, il s’immobilisa et, sans le regarder, lança :

    - Au fait, quand tu auras fini de déjeuner, viens me rejoindre dans le salon. Nous avons à discuter.

    A grands pas rageurs, Erwan retourna dans la cuisine, il en avait plus qu’assez de Seamus et de sa manie des secrets ! Et c’est un garçon passablement révolté qui, un quart d’heure plus tard, déboula dans le salon, laissant la porte claquer derrière lui faisant sursauter les occupants de la pièce.

    Zeb se tourna vers son cousin, l’air accusateur, et, haussant un sourcil de contrariété, affirma :

    - Je ne connais qu’une seule personne capable de susciter une telle rage chez quelqu’un. Que lui as-tu dit pour le mettre dans cet état ?

    - C’est plutôt ce qu’il n’a pas dit, répliqua Erwan, furieux.

    Seamus secoua la tête, impudent, s’appuya au dossier de son siège et sourit finement, parfaitement détendu.

    - Il est exactement dans l’état d’esprit idéal pour ce que nous allons faire. Approches, mon garçon et assieds-toi. Il est temps pour toi d’évaluer et de développer tes capacités.

    Le jeune homme obéit, sa curiosité prenant le dessus, mais la colère couvait toujours au fond de lui, et il observa son mentor d’un air méfiant.

    Celui-ci eut un geste vers Zeb et déclara :

    - A toi l’honneur, cousin, tu es le plus érudit de nous deux et le Peuple de l’Etoile n’a pas de secret pour toi. Par ailleurs, ton pouvoir de suggestion peut faire des merveilles j’en ai souvent été témoin. Essayes de tirer quelque chose de cette boule de nerfs.

    Zeb se tourna vers le jeune homme et lui sourit, rassurant.

    - Viens, dit-il, allons nous asseoir en tailleur devant la cheminée, nous y serons plus à l’aise.

    Erwan lança un regard de défi à son mentor et docilement, vint s’installer sur le tapis près de l’âtre ou brûlait une joyeuse flambée. L’historien vint l’y rejoindre et s’assit en face de lui. Il lui prit les mains, paumes tournées vers le haut, et lui demanda de fermer les paupières.

    - Ce que nous allons faire, expliqua-t-il, n’est qu’un exercice de base, cela nous permettra de mesurer ta capacité de concentration quand les émotions te submergent. Seamus m’a raconté ton petit exploit à l’auberge et en analysant la situation j’en ai déduit que tu es un intuitif.

    - Un intuitif ? Interrogea Erwan, qu’est-ce que cela signifie ?

    - Cela veut dire que tu peux être très puissant mais qu’il te sera difficile de canaliser toute cette énergie. Je ne puis t’apprendre à te servir de tes pouvoirs car ils te sont propres et toi seul le peux mais je peux t’aider à réguler leurs flux afin de ne les utiliser que quand tu le désire. Bien, maintenant concentre-toi sur ta colère et au lieu de la laisser sortir comme tu en meurs d’envie essayes de la guider vers tes mains. Dis-toi que c’est du feu et sers-t’ en, imagines que tu as besoin d’une flamme, c’est une question de vie ou de mort, il te faut du feu pour survivre, tu vas mourir de froid sinon…

    Les paroles de Zeb avaient un effet hypnotique. Erwan se concentrait tellement, qu’il n’avait plus conscience de son environnement. Résolu à réussir l’exercice, il avait plongé en lui essayant de toutes ses forces de canaliser sa colère comme le lui demandait le vieil homme. Son esprit était tellement focalisé sur la source de son pouvoir, qu’il ne réalisa ce qui se passait qu’en entendant l’exclamation de surprise de Zeb. Il ouvrit les yeux et dans la seconde sauta sur ses pieds : de longues flammes dorées, provenant de ses doigts, grimpaient allégrement à l’assaut du plafond. Par réflexe, il serra les poings, le feu s’évapora et un vertige le saisit. Avant qu’il ne tombe, Seamus avait bondi pour le soutenir et l’obligeait à s’asseoir sur un siège. Désorienté, le garçon sentit que l’on portait une coupe à ses lèvres, et un breuvage de feu et de miel descendit dans sa gorge, réchauffant son corps transi. Le décor cessa de tourner autour de lui et sa vision redevint nette.

    - C’est de l’hydromel, expliqua Seamus, bois mon garçon, tu vas te sentir mieux.

    Docile, il avala la boisson jusqu’à la dernière goutte et jeta un regard alentour. Tout était à sa place, le salon semblait toujours aussi chaleureux et rien n’indiquait que quelques minutes auparavant, il s’en était fallu de peu que la maison ne s’embrase. Muet de saisissement, Zeb le contemplait avec un respect teinté d’appréhension tandis que Seamus lui, perdait son impassibilité coutumière et s’agitait autour de lui comme une mère inquiète pour sa progéniture. Curieusement, c’est la perte de sang froid de son mentor qui permit à Erwan de retrouver le sien. Il saisit son ami par un pan de vêtement et le contraignit à s’installer près de lui, stoppant net sa litanie de conseils et recommandations.

    - Bien, soupira Erwan, le silence revenu, j’imagine que le test est concluant mais il serait peut-être plus prudent à l’avenir de trouver un endroit plus adapté à d’autres essais.

    Un formidable éclat de rire lui répondit. Interloqué, il vit Zeb plié en deux, les larmes aux yeux, à deux doigts de se rouler par terre. Comprenant soudain l’irrésistible humour de la situation, lui aussi se mit à rire de bon cœur tandis que Seamus retrouvant son calme, les foudroyait du regard tout en essayant de cacher son sourire.

    - Je pense que notre jeune ami à raison, approuva-t-il, mais là où il se trompe c’est qu’il n’a aucun besoin de nos leçons, il se débrouille très bien tout seul. Il se tourna vers son élève et reprit : Zeb a parfaitement analysé la situation, nous ne pouvons rien t’enseigner car c’est ton instinct qui te guidera, tout ce que nous pouvons faire c’est t’apprendre à canaliser ton énergie de façon que tes pouvoirs ne te submergent pas et aussi à créer toi-même le bouclier protecteur autour de ton esprit pour que tu ne dépendes plus de nous. En fait, nous devons t’enseigner l’autonomie.

    - Mais je ne connais pas l’étendue de mes capacités, objecta Erwan, comment savoir ce qu’il m’est possible de faire.

    - Dans quelques jours tu auras atteint l’âge d’homme, expliqua Seamus, et ce n’est pas juste une image, chez les elfes cela veut dire la maturité de l’esprit. Ce qui signifie que tes pouvoirs te seront révélés au fur et à mesure de tes besoins car tu les as en toi depuis toujours mais à l’état latent. Il te suffit d’être patient et à l’écoute de tes sens.

    Erwan réfléchissait, il comprenait les paroles du mage mais quelque chose à l’extrême limite de son subconscient le dérangeait, une incohérence, une question qu’il se posait depuis un certain temps. Soudain il toucha du doigt la raison de son malaise.

    - Dis-moi Seamus, comment se fait-il que Korlan soit tombé juste en choisissant la date de mon anniversaire ? J’ai toujours pensé qu’il en avait décidé en fonction de l’âge que je semblais avoir quand Amos m’a découvert. En fait, un peu au hasard, mais ce serait une étrange coïncidence, tu ne trouve pas?

    Seamus eu un sourire appréciateur devant l’esprit de déduction dont il faisait preuve, pourtant son regard était embué d’une inexplicable tristesse. Il échangea avec son cousin un coup d’œil entendu puis avec un soupir entama son récit.

    - Ce n’était pas une coïncidence, tu as raison, c’est moi qui ai donné à ton père adoptif ta date de naissance. A l’époque je me trouvais dans la Forêt Oubliée pour avertir les elfes que, l’Empereur avait découvert leur refuge et s’apprêtait à lancer une de ses purges dont il était coutumier. Faram ne savait rien de toi mais pour éviter tout risque il décimait systématiquement et sans pitié tous les elfes et les mages en âge de procréer. Elania qui prenait soin de toi s’est volontairement séparé des autres fugitifs afin de garder ton existence secrète. Je me suis lancé à sa recherche mais je suis arrivé trop tard pour la sauver, elle a juste eu le temps de me dire ce, qu’elle avait fait de toi, avant de mourir dans mes bras. J’ai suivi la rivière comme un fou dans l’espoir de te retrouver et finalement j’ai aperçu ton esquif, des roseaux avaient stoppé sa course. Quand je me suis approché j’ai vu que tu ne t’étais pas réveillé. Un remous du courant a débloqué ton embarcation qui a repris sa course dans la rivière avant que je ne mette la main sur toi. Alors, ne me demandes pas pourquoi, je ne suis pas intervenu. Il m’a semblé que le destin avait décidé pour moi et que je devais le laisser faire. J’ai suivi de loin, prêt à intervenir s’il t’arrivait quoi que ce soit et je t’aie vu échouer à proximité d’une ferme. Un petit garçon jouait non loin de là et je l’ai un peu influencé pour guider ses pas jusqu’à toi. Ce n’est qu’un peu plus tard que j’ai rencontré Korlan et que je lui ai expliqué qui tu étais. Il a accepté, en toute connaissance de cause, de prendre soin de toi et tu connais la suite.

    Erwan hocha la tête, pensif, cette histoire expliquait bien des choses, le refus de Korlan de montrer son affection, son accord quand Seamus avait proposé de l’instruire et surtout le fait qu’il semblait avoir deviné la cause de son brusque départ de la ferme et du village.

    Le jeune homme regarda son mentor et ami avec une affectueuse indulgence, puis résuma ainsi la situation.

    - Il semble que tu me caches encore pas mal de choses mais je crois comprendre tes raisons, elles sont liées au refus des elfes d’interférer d’une manière ou d’une autre dans mes décisions. Après tout tu es un de leurs descendants. Je réalise que ma colère était dirigée plus contre moi-même et mon besoin de forcer les évènements plutôt que contre toi et tes secrets. C’est pour cela que je ne t’ai pas encore interrogé sur mes parents naturels, j’ai la conviction que tu n’es pas prêt à me répondre.

    L’admiration et le soulagement d’être enfin compris se disputaient sur le visage de Seamus qui serra l’épaule d’Erwan avec reconnaissance et tendresse.

    - Je suis fier de toi, dit-il les yeux brillants de larmes contenues, et c’est un honneur pour moi d’être ton protecteur et ton ami. Je suis sûr maintenant que grâce à toi nous pourrons œuvrer à rendre ce monde meilleur, mais pas tout de suite, il faut être patient et laisser le destin décider, comme je l’ai fait en laissant la rivière t’emporter. Dans l’immédiat, nous allons rester ici, nous y sommes dans une relative sécurité, et cela te permettra de développer tes pouvoirs et aussi tes aptitudes dans le combat classique. Je ne voudrais pas que mon meilleur élève se rouille et s’encroûte avec la bonne cuisine de Charlotte.



    *A Sanara c’était jour de marché. Une foule cosmopolite arpentait les rues. Les boutiquiers et les forains vantaient leurs marchandises à tue-tête, dans une cacophonie de sons incompréhensibles. Des enfants en haillons couraient partout, essayant de chiper, qui une pomme, qui un beignet aux étals bien garnis qui envahissaient le moindre espace disponible. La ville s’apprêtait à fêter le solstice d’hiver et dans les rues on pouvait voir se côtoyer sans complexe, nobles en habits chamarrés, humbles ménagères, mendiants, prostituées et coupes jarrets de tout poil.

    Au milieu de cette cohue hétéroclite, Garf passait inaperçu malgré son allure de rat d’égout et les trophées morbides qu’il arborait. Indifférent à l’animation qui l’entourait, il fendait la foule, jouant des coudes et bousculant les passants sans tenir compte des insultes qui fusaient sur son passage. Marmonnant des mots sans suite, il grinçait des dents de frustration. Sa proie s’était évaporée dans la nature et toutes les recherches s’étaient avérées vaines. Le garçon de la prophétie s’était volatilisé et lui était là, essayant de se frayer un chemin au milieu de ces moutons sans cervelle afin de répondre à un appel de cet obèse de prélat qui s’était permis de le convoquer comme le dernier des laquais. Ce gros lard avait intérêt à ce que ses informations en vaillent la peine sinon la peau de son crâne irait rejoindre les scalps pendus à sa ceinture.

    Toujours fulminant, il déboucha sur une ruelle sombre et puante, lieu de son rendez-vous. Des rats détalèrent entre ses jambes et il faillit s’étaler sur un tas d’immondices qui encombrait le passage. Au fond de la rue, derrière les fenêtres crasseuses d’une masure décrépite, luisait la faible lueur d’une chandelle. Après avoir heurté l’huis d’une façon convenue à l’avance, il entra sans plus de cérémonie. Le Grand Ordonnateur l’attendait debout au milieu de l’unique pièce, un mouchoir sur le nez, incommodé par la puanteur ambiante. Garf lui jeta un regard méprisant mais comme on n'y voyait pas à deux pas il en fut pour ses frais.

    - Bon, je suis là maintenant qu’avez-vous à me dire de si important ?

    - J’ai peut-être une piste qui nous conduira au garçon, annonça le religieux, elle passe par Bolac.

    - Qu’est ce qui m’assure, s’impatienta le mage, que ce n’est pas encore du vent qui ne nous mènera nulle part ?

    - L’information est tout à fait fiable, je puis vous le garantir. Un certain nombre de mes hommes font partis de la garnison de la ville je les y ai infiltré parmi ceux de l’Empereur.

    - Venons-en au fait, siffla Garf excédé, je sais tout cela.

    - J’y viens justement, j’ai demandé à mes hommes d’ouvrir l’œil et de me rapporter tout incident ou rumeur étrange qui leurs parviendraient.

    - Et alors, ricana le mage, ils ont vu passer un type sur un balai ?

    - Mieux que ça, répondit le prélat sans tenir compte du sarcasme, des recruteurs ont fait une rencontre qui a mal tourné pour eux. D’après la description, leur « victime » était un garçon d’environ dix-sept ans, blond aux yeux verts, accompagné d’un homme âgé, qui avait plus l’air d’un commerçant aisé que d’un ermite. Après quelques verres ses recruteurs ont fini par admettre qu’ils s’étaient fait étendre pour le compte par un gamin seul alors qu’ils étaient six. Les faits ont eu lieu dans une auberge à deux ou trois jours de Bolac.

    Garf, silencieux réfléchissait. Si cette histoire s’avérait exacte c’était le seul indice capable de le mener vers son objectif. Depuis un moment, il n’entendait plus les appels inconscients de l’esprit du jeune Elu. Il en avait déduit que l’homme qui l’accompagnait était un mage qui avait invoqué un bouclier et il ne lui restait plus aucun doute sur l’identité de ce protecteur. Un seul homme possédait les pouvoirs nécessaires pour créer ce genre de rempart. Une grimace de haine pure déforma les traits du mage félon :

    - Seamus ! Cracha-t-il venimeux.

    - Pardon ? De qui parlez-vous ?

    - Je parle du seul mage pouvant se dresser entre moi et le garçon, mais je vous garantit que sa chevelure s’ajoutera bientôt à celles de ses congénères qui ont osé me défier… Il faut que je me rende à Bolac, prévenez vos hommes sur place qu’ils devront se tenir à ma disposition.

    Le prélat hocha la tête, dompté par la fureur manifeste de son interlocuteur dont les yeux brillaient d’une lueur mauvaise.

    - Je leur enverrai un message. Dès que vous y serez ils prendront contact avec vous et assureront discrètement votre protection lors de vos déplacements. Sur ce, je me retire cette odeur infecte m’insupporte.

    Quand le Grand Ordonnateur eut disparu, Garf patienta un moment puis reprit le chemin de la citadelle qui couvrait de son ombre maléfique la vaine agitation de la cité. Son souci le plus immédiat était de trouver un prétexte plausible pour quitter la ville sans alerter l’Empereur qui depuis quelque temps semblait se méfier de lui. Il lui fallait aussi réfléchir au problème « Seamus ». Dans le passé, celui-ci l’avait humilié en le chassant sans vergogne du groupe de rebelles dont il s’entourait. Le mage eut un sourire de loup, il s’était vengé de la façon la plus sournoise qui soit. Il lui avait enlevé ce qu’il avait de plus précieux au monde, sa fille, et en avait fait l’instrument principal de son rêve de grandeur.

    Garf n’avait jamais vraiment cru à sa mort, Seamus était bien trop opiniâtre et orgueilleux pour disparaître aussi facilement. Son décès, il en était certain, avait été simulé. L’Empereur s’était fait abuser mais pas lui, non, et cette fois il se promettait de lui voler tout ce qui donnait encore un sens à sa vie et de le faire mourir dans d’horribles souffrances après l’avoir réduit au désespoir. Cette alléchante perspective en tête, l’horrible bonhomme repartit d’un pas plus léger, persuadé à présent, qu’il n’aurait aucun mal à convaincre son seigneur de la nécessité de ce voyage à Bolac. En fait, il n’aurait qu’à dire la vérité en passant sous silence la provenance de ses informations. Il avait maintes fois prouvé son allégeance et Faram, cette fois-ci encore, lui donnerait toute latitude pour agir.


    *Chaque jour qui passait dans le havre de paix qui servait de refuge à Seamus et Erwan, les rapprochait un peu plus. Depuis l’incident des flammes le garçon avait cessé de harceler son ami, comprenant qu’un jour ou l’autre, celui-ci finirait par se livrer totalement. De son côté, le vieux mage se montrait plus conciliant envers la fougue de son jeune élève.

    Le solstice d’hiver, date anniversaire du jeune homme avait donné lieu à une superbe fête et Erwan, ce jour-là, avait eu l’impression de retrouver une famille. Tous s’étaient cotisés pour lui constituer une garde-robe complète digne de l’enfant des bois qu’il était, et Seamus lui avait offert solennellement une superbe épée sobre mais élégante et merveilleusement équilibrée. Ils avaient tous, un peu abusé de l’hydromel et s’était réveillés le lendemain heureux mais légèrement vaseux.

    Quelques jours après la nouvelle année, la neige, plus tardive dans cette région avait couvert le décor environnant d’un épais manteau de blancheur et de silence, les contraignant à se calfeutrer dans la chaude quiétude de la maison. Seul Erwan sortait aux premières lueurs de l’aube. Vêtu simplement de pantalons et d’une tunique de peau, il respirait à plein poumon l’air vivifiant, arpentant la forêt pour chasser ou juste pour le plaisir de se sentir vivant et de se maintenir en forme. Le reste du temps il dévorait tous les livres qu’il trouvait, suivait un entraînement poussé à l’escrime et travaillait avec Zeb pour développer ses facultés de concentration.

    Ni Erwan, ni Seamus ne se risquait en ville. Depuis que des avis de recherche les décrivant, était placardés dans toute la région, le danger qu’ils soient identifiés semblait bien trop grand. Zeb, par contre, s’y rendait régulièrement pour glaner des renseignements et écouter les ragots et les rumeurs.

    Un soir de fin janvier, alors qu’il revenait de l’une de ses virées en ville, Erwan, comme à son habitude vint l’aider à se défaire de la pelisse jaune canari que Zeb s’obstinait à porter chaque fois qu’il sortait. Le jeune homme était sur le point de lancer une énième plaisanterie sur le vêtement, mais il s’abstint, frappé par l’expression de son ami. Le mage, habituellement si enjoué et prolixe était muet et blanc comme un linge. Seamus, qui lisait au coin du feu, leva les yeux alerté par le silence, mais son cousin évitant son regard se mit à triturer ses gants sans mot dire. Visiblement perturbé Zeb fit mine de se diriger vers les chambres mais la voix de son cousin le stoppa net.

    - Je peux savoir ce qui se passe ? Demanda-t-il impérieux.

    - Rien, marmonna l’arrivant sans se retourner, je suis juste un peu fatigué.

    En deux enjambées Seamus fut sur lui et l’obligea à lui faire face.

    - Tu n’as jamais su mentir, reprocha-t-il avec douceur. Bien, maintenant dis-moi la vérité.

    Erwan, l’affreux manteau toujours dans les mains, ne bougeait plus d’un cil, désireux de se faire oublier. Zeb soupira et se laissa lourdement tomber sur un sofa. Les mains crispées l’une contre l’autre, il avoua d’une voix si basse que le garçon dut tendre l’oreille.

    - C’est Garf, il est en ville.

    Sans comprendre le jeune homme vit son mentor blêmir. Ce qu’il lisait sur son visage n’était pas de la peur mais un sentiment qu’il n’aurait jamais cru y voir : Un mélange de haine à l’état brut et de rage meurtrière.

    Zeb se ratatina sur son siège redoutant une explosion qui ne vint pas. Seamus remarqua la présence de son élève dont la posture révélait un amalgame d’émotions allant de la désolation à l’incompréhension la plus totale. Le mage se recomposa un masque d’impassibilité et quitta la pièce sans un mot mais sa démarche semblait plus pesante et ses épaules plus affaissées.

    Dans le silence de mort qui suivi, Erwan désemparé, contourna le sofa pour avoir, ne serait-ce qu’un début d’explication mais son élan fut coupé quand il réalisa que l’historien pleurait sans bruit, les larmes sillonnant les rides de son visage. Hésitant sur la conduite à tenir, il finit par s’asseoir près de lui et lui offrit son épaule, ne trouvant pas de mots pour le réconforter.

    Tout ce qu’il aurait voulu savoir tenait en une seule interrogation : Qui était ce Garf qui venait, en l’espace de quelques secondes, de ruiner l’ambiance si chaleureuse de son nouveau foyer.

    Ce fut Zeb qui le premier, rompit le silence pesant de la pièce.

    - Je suis navré, mon garçon, je ne voulais pas que tu sois impliqué dans cette histoire et je suppose que tu dois te poser milles questions je…

    - Une seule, le coupa Erwan calmement.

    - Pardon ? Que veux-tu dire ?

    - Je ne me pose qu’une seule question. Qui est ce Garf ?

    Zeb hocha la tête, compréhensif, et esquissa un triste sourire.

    - Je ne puis tout te dire, mais tout de même assez pour que tu puisses saisir le sens de la scène qui vient d’avoir lieu. Saches que Garf est un mage félon qui a trahi son sang et celui des elfes. Seamus l’a banni du mouvement rebelle dont il était le chef. Ce traître s’était vendu à l’empereur et espionnait pour son compte. A cause de lui des dizaines d’entre-nous ont péri. Quand Seamus l’a chassé, Garf a juré de se venger et il l’a fait de la façon la plus ignoble et la plus lâche qui soit. Seamus n’a plus jamais été le même, ne juges pas son attitude. Cet homme a détruit quelque chose en lui, quoi que tu penses, gardes-lui ton amitié et ta confiance, il en a besoin pour se reconstruire.

    Révolté, Erwan se releva d’un bond, les poings serrés, les mots se bousculant dans sa bouche il débita d’un seul trait :

    - Je n’arrive pas à croire que tu puisses penser que je me permette de le juger, pas même l’espace d’un seule seconde, et douter de ma loyauté ainsi. Je ne croyais pas que tu estimerais utile de me le rappeler Zeb. Seamus est mon ami, il peut parfois être exaspérant et il m’arrivera encore de fulminer contre lui. Mais jamais, quelle qu'en soit la raison, je ne lui retirerais ma confiance et mon affection. Il est comme un père pour moi, et rien de ce qu’il fera ou dira ne peut changer ça.

    Sur ces mots, désemparé et furieux, il sortit en trombe du salon en claquant violemment la porte derrière lui.

    Médusé, Zeb tourna les yeux non pas vers la porte qu’Erwan avait presque sorti de ses gonds, mais vers l’entrée où se tenait Seamus, tétanisé, et qui manifestement, n’avait pas loupé une seule parole de la tirade enflammée de son protégé.

    - Hum! Souffla-t-il embarrassé, j’ai toujours pensé que ce gamin avait un tempérament volcanique.

    - Ce n’est plus un gamin, contra Zeb avec reproche, il ne sait presque rien de toi, mais sa loyauté t’est acquise quoi qu’il advienne.



    *Erwan, assis sur son lit, les genoux ramenés contre son torse, regrettait déjà son éclat. Il réalisait que son hôte n’avait pas voulu mettre en doute son attachement, mais qu’il se préoccupait seulement pour son parent. Prêt à redescendre pour présenter des excuses, il se leva mais le décor se brouilla autour de lui. Devinant que la magie était, une fois de plus, à l’œuvre, il se laissa tomber au sol et ferma les yeux, anxieux à la perspective de provoquer un autre accident. Cette fois-ci, pourtant, ce fut différent : il ressentit un bourdonnement dans les oreilles, et soudain la voix de Seamus lui parvint aussi claire que s’il avait été dans la chambre.

    - Je sais qu’il m’est loyal, disait-il et je sais que ce n’est plus un gamin, mais il est si impétueux…

    - Cela ne te rappelle pas quelqu’un, il y avait du rire dans le ton de Zeb, tu n’étais pas si différent, à son âge.

    - Hum ! Ne m’en parle pas, j’ai oublié…, Un silence puis…,

    - A ton avis, qu’est-ce qui a pu attirer Garf dans les parages ? Il ne fait jamais rien au hasard. J’imagine qu’il cherche le garçon…

    Erwan, troublé par cette nouvelle faculté, perdit un moment le fil. Il se concentra, curieux d’en apprendre davantage, et les voix de ses amis lui parvinrent à nouveau.

    - Il doit te croire mort, non ? Tu as fait ce qu’il fallait pour ça. Zeb semblait soucieux.

    - Garf est plus malin que ça, il sait pertinemment que les pensées du… Bon sang ! Qu’est ce qui …? Erwan !! Tonna Seamus, descends ici, s’il te plait. Tout de suite !!!

    La voix explosa à son oreille et le jeune homme tressaillit, prit en flagrant délit d’indiscrétion.

    Dans le salon les deux hommes s’étaient tus. Zeb tourna la tête en tous sens, comme une girouette en plein vent et demanda effaré.

    - Il n’a quand même pas…?

    - Si ! Il a…!

    Erwan se glissa dans la pièce, penaud, et l’expression de culpabilité affichée sur son visage en disait plus long que des mots.

    - Désolé, marmonna-t-il gêné, c’est venu comme ça, je n’ai pas pu l’empêcher.

    - Tu n’as pas non plus essayé bien fort, le sermonna son mentor, il leva une main conciliante, coupant court à la réponse et demanda :

    - Je dois savoir comment cela s’est manifesté. As-tu entendu nos voix dans ton esprit ou…?

    - Non, c’était comme si vous aviez été présent, j’ai eu les symptômes habituels quand mes pouvoirs se révèlent et votre discussion m’est parvenue, aussi claire que si j’avais été ici.

    Seamus perplexe, observa son jeune élève, fourrageant dans sa barbe, d’un air profondément troublé.

    - Rien de ce que je connais des facultés des elfes ne ressemble à ce type de pouvoir, et je veux bien être pendu si je comprends d’où cela provient !

    - Moi, je crois savoir, intervint Zeb à la surprise générale, chez certaines personnes, la déficience d’un de leurs sens est compensée par une évolution accentuée des autres sens. Par exemple on sait que l’ouïe des aveugles est plus fine pour contrebalancer leur handicap, de même que la vue pour les malentendants. L’explication est simple, ce qui vient de se passer est équivalent au fait qu’Erwan ne rate jamais sa cible avec un arc, ses sens sont en train de se développer au-delà du normal. La vue, maintenant l’ouïe, bientôt ce sera le toucher, l’odorat et le goût.

    - Si je te suis, résuma Seamus, Erwan a non seulement les pouvoirs des elfes et des mages mais il a aussi hérité des capacités humaines comme le développement de leurs cinq sens et certainement, pour compenser l’absence de magie, l’inventivité qui a fait d’eux les être les plus à même de se multiplier et d’évoluer.

    Le jeune homme excédé d’entendre parler de lui comme s’il n’était pas là, porta deux doigts à ses lèvres et émit un sifflement strident. Les deux cousins se tournèrent vers lui stupéfaits et, croisant les bras il put enfin s’exprimer.

    - Bien, dit-il satisfait d’avoir obtenu leur attention, si on en revenait à un sujet bien plus préoccupant.

    Seamus fronça les sourcils, tenté de lui passer un savon pour son attitude rien moins qu’insolente, il renonça et admit :

    - Tu as raison, il y a plus urgent, mais que je ne te reprenne plus à écouter des conversations privées ou je te jure que je te le ferais regretter et je ne plaisante pas.

    - C’est entendu, promit le garçon, je n’espionnerais plus vos discussions, mais il serait dommage de ne pas utiliser ce don contre nos adversaires, tu ne crois pas ?

    Seamus eut un sourire entendu. Son élève lui faisait honneur, il était plus futé qu’un renard et restait positif en toute circonstance.

    - Une fois encore, je suis d’accord avec toi, dit-il le front soucieux, mais ne vas pas foncer tête baissée dans les problèmes. Il faut du temps et de la mesure pour mettre en place un plan bien défini.

    - Tu oublies que c’est toi qui m’as tout appris Seamus, si l’on m’a doté de toutes ces facultés, les esprits du bien ou je ne sais quoi, ce n’est pas pour que j’aille bêtement défier l’Empereur dans sa citadelle, je ne suis pas suicidaire, et les choses ne peuvent pas être aussi simples.

    - C’est vrai, j’ai tendance à oublier que tu as mûri ces dernier temps mais tant que tu ne contrôleras pas tes pouvoirs totalement, tu seras à la merci d’une défaillance. Tu dois te montrer extrêmement prudent.

    Zeb se racla la gorge, interrompant la discussion.

    - On ne réfléchit jamais bien le ventre vide, affirma-t-il sentencieux, je crois que nous devrions aller dîner et ensuite, Seamus, il sera temps pour toi de faire appel à ton vieil ami Kevin, il devrait pouvoir nous aider, ne serait-ce qu’en offrant un abri sûr pour qu’Erwan achève sa formation en paix.
     
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  5. sourire d avril

    sourire d avril Titan

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    27. Juil 2011
    Chapitre 4, bonne lecture! N'hésitez pas à formuler vos critiques, ça m'aide à m'améliorer.

    Chapitre 4 : Mara

    *Cela faisait bientôt deux semaines que le mage félon avait pris ses quartiers à Bolac. Comme il l’avait pressenti, l’Empereur, ses recherches au point mort, n’avait pas hésité, à l’annonce de nouvelles informations. Même s’il n’en laissait rien paraître, Sa Majesté était inquiète et le mage avait jeté de l’huile sur le feu en lui rappelant que la prophétie pouvait encore se réaliser s’ils n’étaient pas en mesure de capturer l’Elu tant que celui-ci était encore malléable. Garf le savait, l’objectif de Faram était le même que le sien : retourner les dons du garçon à son avantage et affermir son emprise sur le peuple. Pour cela, il lui fallait s’en rendre maître sans délai de manière à pouvoir le manipuler à sa guise.

    Dédaignant les appartements qu’on lui avait attribués dans le bastion, Garf avait préféré réquisitionner une maison confortable dans une rue très peu passante, à proximité des fortifications. Malgré un souci de discrétion, il savait que les déductions étaient nombreuses quant aux raisons de sa venue, si loin de la capitale. Cela ne le gênait pas outre mesure : il espérait que Seamus, au courant de sa présence, commettrait une erreur et se dévoilerait. Mais rien ne se passait comme il le désirait. En premier lieu, il avait convoqué le chef des recruteurs mêlés à l’incident de l’auberge pour le questionner, mais n’en avait tiré qu’un ramassis d’exagérations, et de fausses excuses pour leur incompétence. Le seul bénéfice qu’il avait obtenu de cette rencontre, était un portrait des fugitifs, que l’un de ses bons à rien avait dessiné pour lui, sur lequel il avait parfaitement reconnu les traits de son vieil ennemi.

    Après cette pauvre satisfaction, il avait envoyé un homme de confiance, pour tirer les vers du nez au patron de l’auberge en question, mais son espion avait trouvé porte close, et la piste conduisait vers une impasse. Depuis, rien, aucune indication susceptible de le mener au refuge de son gibier.

    Son instinct, pourtant, lui disait que les deux fugitifs se terraient non loin. Il le sentait dans ses tripes, Tôt ou tard, le renard, tout rusé qu’il soit, viendrait se prendre dans ses filets. Rongeant son frein, aussi patient qu’un serpent, il guettait le moment propice pour cracher son venin.



    *La citadelle de Sanara paraissait calme mais ce n’était qu’une impression trompeuse. Faram ne s’y laissait pas prendre, lui qui pour l’heure, projetait son esprit dans l’espace. Il pouvait sans mal entendre les préoccupations de chacun des habitants de son palais, et même au-delà, aussi clairement que les siennes propres.

    Malgré son âge, il était toujours surpris de voir que ses facultés continuaient d’évoluer, ce dont il n’avait garde d’ébruiter. « Il est toujours plus facile de contrôler les gens, s’ils ignorent qu’ils le sont », C’est une leçon qu’il avait apprise au fil du temps et qu’il n’avait aucune intention d’oublier.

    La seule personne dont l’esprit lui restait fermé, était Garf mais il avait quand même découvert que celui-ci menait un double jeu. Il s’en était avisé en espionnant dans les pensées du Grand Ordonnateur les preuves de ses pitoyables tentatives pour le renverser. Grâce à ses pouvoirs, l’Empereur connaissait maintenant les plans de Garf, du moins il en avait déduit l’idée générale. Ce qu’il ignorait en revanche, c’est comment il comptait s’y prendre, (s’il mettait la main sur le garçon avant lui) pour l’escamoter sous son nez. Cependant Faram restait serein et escomptait même, que les violentes pulsions de domination de Garf et sa frustration de mage de second ordre, compenseraient son manque de pouvoir en l’obligeant à se surpasser pour réussir coûte que coûte la capture du garçon. Le mage avait quitté Sanara la veille et de son côté, l’Empereur espérait bien donner un petit coup de pouce au destin. D’un geste, il tira sur le cordon d’appel et dans la minute, un esclave fut devant lui, courbé, essayant d’éviter le regard de son seigneur.

    - Que l’on envoie chercher Mara, ordonna-t-il, je la veux ici dans l’instant, ne me fais pas attendre…

    Le serviteur, toujours plié en deux, sortit à reculons de la pièce, pressé d’accomplir sa mission et anxieux de ne pas mécontenter son maître. Faram n’attendait pas de réponse, il avait ordonné, il serait obéi. En effet, quelques instants plus tard, une jeune fille entrait sans s’annoncer, et vint se planter devant lui en le fixant droit dans les yeux.

    - Vous désiriez me voir, Mon Seigneur, je suis à vos ordres.

    Le ton était à la limite de l’insolence, mais Faram ne s’en formalisa pas : Mara était sa fille, même si personne ne le savait en dehors d’elle et elle tenait de lui son arrogance, son charme et son intelligence. De sa mère, une esclave humaine qu’il avait fait exécuter après sa naissance, elle avait hérité la chaude couleur auburn de sa chevelure, les formes parfaites de sa silhouette et des yeux noirs comme la nuit. Elle n’avait qu’un pouvoir, son charme hypnotique qui lui permettait de séduire à son gré n’importe qui. Faram avait souvent recourt à cette faculté pour réduire ses opposants au silence : une fois envoûtés, ils se transformaient en moutons bêlants prêt à toutes les bassesses.

    Les yeux sombres de Mara se posèrent sur lui avec un mélange de défi et d’impatience.

    - Je pensais, père, que tu aurais fait appel à moi bien plus tôt.

    La voix avait la douceur du velours, mais il ne s’y fia pas. La jeune fille semblait impatiente d’agir. Avec une trompeuse douceur, il l’entraîna sur un sofa et la fit asseoir près de lui.

    - Je t’ai interdit plus d’une fois de m’appeler père, c’est un privilège que je n’accorderai qu’à mon fils si j’en ai un dans le futur, et personne ne doit savoir qui tu es.

    Elle haussa les épaules, apparemment indifférente à l’insulte qui lui était faite.

    - Tu as congédié les serviteurs, et Garf n’est plus là, à fouiner dans ton ombre. A ce propos, je crois que tu as tort de te fier à son talent, son voyage à Bolac sera un échec et toi aussi, tu le penses sinon, pourquoi faire appel à moi ?

    Faram n’eut pas un geste, Mara se tassa sur son siège, elle porta les mains à sa gorge, soudain incapable de respirer.

    - Ecoutes-moi bien, lui dit-il avec une dangereuse sérénité, Tu fais ce que je dis, tu t’habilles, tu manges et tu respires quand je le dis. J’espère que tu m’as bien compris.

    D’un mouvement de tête convulsif, la jeune femme fit signe que oui et avec un sourire de carnassier, il relâcha son emprise.

    - Maintenant, reprit-il comme si rien ne s’était passé, tu vas te rendre à Bolac mais tu ne te montres pas en ville. Je suis sûr que le garçon ne s’y trouve pas mais il est forcément aux alentours du lac. Repères les propriétés des environs, débrouilles-toi pour le trouver, le rencontrer et gagner sa confiance. Tu as carte blanche mais je veux qu’il tombe entre les mains de Garf. Il faut que je sache ce que ce rat mijote et tu devras me rendre compte sans qu’il ait connaissance de ta présence. Ne me déçois pas.



    *Cela faisait une semaine depuis que Zeb avait appris la présence du mage félon en ville et Erwan tournait comme un lion en cage car Seamus inquiet l’avait cantonné dans la maison et le jardin.

    Habitué des grands espaces et de liberté, le garçon ne tenait plus en place. Exaspéré de le trouver sans cesse sur son chemin, Seamus finit par l’autoriser à reprendre ses sorties non sans l’avoir abreuvé de conseils de prudence : ne jamais rester sur la piste, passer au large des autres habitations et éviter de se montrer à quiconque. Impatient de repartir en randonnée Erwan promit de suivre à la lettre les recommandations de son ami, fier que celui-ci lui fasse confiance.

    Aussi, c’est l’esprit plus détendu qu’il monta se coucher ce soir-là, ayant hâte d’être au lendemain. A peine avait-il plongé dans le sommeil qu’il se retrouva pour la deuxième fois devant Naïella, dans le merveilleux jardin qu’il avait visité quelques semaines auparavant.

    La jeune fille aux yeux d’améthyste lui sourit puis sans un mot, lui prit la main et l’entraîna d’un pas léger vers un saule dont les branches tombant jusqu’au sol dissimulait un délicieux abri rempli d’ombres mouvantes. Un banc en grés rose invitait au repos et les deux jeunes gens s’y assirent.

    - Ne me dis rien, murmura Naïella, laisses-moi faire.

    Erwan acquiesça d’un hochement de tête, incapable de toute façon d’articuler un mot tant il se sentait intimidé.

    La jeune fille ferma les paupières et posa ses doigts sur les tempes de son visiteur. Celui-ci, paralysé n’osait faire un geste. Elle semblait si concentrée ! La fraîcheur de ses doigts sur son visage calma la brûlure de ses joues écarlates et quand elle le lâcha et ouvrit les yeux, il avait retrouvé des couleurs plus en rapport avec son teint habituel.

    - Dorénavant, nous pourrons nous parler sans crainte, dit-elle satisfaite, tu sais te protéger.

    - Tu veux dire que j’ai réussi à créer un bouclier par moi-même?

    - Bien sûr, tu l’as fait comme tout ce que tu fais, c’est ton instinct qui te guide. J’avais hâte de te connaître et de voir si tu ressemblais à l’image que je me suis faite de toi durant toutes ces années.

    Erwan, se sentit soudain plus à l’aise, la jeune fille lui parlait avec un tel naturel qu’il se sentait proche d’elle et avait le sentiment de la connaître depuis toujours.

    - Qui es-tu? Demanda-t-il avec gravité, un ami m’a affirmé que nous avions un lien, toi et moi.

    - Ce que t’as dit Seamus est vrai, Erwan, je suis ta sœur.

    Le cœur du jeune homme manqua un battement, sa déception et sa surprise étaient tellement évidentes que la jeune fille éclata d’un rire espiègle.

    - Tu devrais dissimuler un peu mieux tes sentiments, petit frère, ton visage est comme un livre ouvert pour moi. Mais rassures-toi nous n’avons aucun liens de sang, tu es mon frère de lait, c’est ma mère qui t’a nourri après la…, elle hésita cherchant ses mots, la disparition de la tienne. Nous avons presque le même âge mais je suis née un peu avant toi et par conséquent je suis l’aînée.

    Erwan, désemparé venait de comprendre qui était la femme qui leur avait donné son lait à tous deux.

    - Seamus m’a parlé d’une jeune elfe qui s’occupait de moi, dit-il réfléchissant à voix haute, elle s’appelait Elania. Es-tu sa fille ?

    Un voile de chagrin assombrit le visage de la jeune fille. Il l’a trouva plus belle encore et éprouva l’irrépressible désir de la prendre dans ses bras pour la réconforter

    - Oui, dit-elle simplement, mais tu ne dois pas te sentir coupable. Le sacrifice d’Elania a permis que vive la seule chance de sauver notre peuple. L’empereur veut tous les pouvoirs entre ses mains. Si on n'est pas avec lui, on est contre lui et il détruira impitoyablement tous ceux qui se dresseront sur sa route. Toi seul peux l’arrêter.

    Le jeune homme se leva brusquement. En lui, la colère le disputait à l’incompréhension.

    - Pourquoi ? Souffla-t-il, et comment ? Naïella, je ne suis pas un assassin, est-ce cela que vous attendez de moi, toi et ton peuple ? Il y a encore quelques mois, je n’étais qu’un garçon ordinaire, un fermier dont le seul souci était de ramener du gibier à sa famille pour passer l’hiver et maintenant me voilà plongé dans la trame du destin de tout un peuple… Je ne sais pas ce que l’on attend de moi, j’ai l’impression d’être immergé dans un torrent furieux qui m’emporte, les esprits savent où, et je n’arrive plus à reprendre les rênes de ma vie. Je crois que je ne suis pas prêt, tout simplement.

    Erwan revint s’asseoir près de sa compagne dont le regard le scrutait avec indulgence et compassion, elle se saisit de sa main et la serra sur son cœur.

    - Je comprends ce que tu ressens et je n’ai pas les réponses. C’est normal que tu ne sois pas prêt, mais garde confiance tu n’es pas seul : je suis ton amie. Bien sûr que tu n’es pas un tueur, s’il existe une solution nous la trouverons ensemble, je n’ai aucun doute, gardes la foi, et penses à moi…

    Le paysage et le visage de Naïella se diluèrent en un arc-en-ciel de couleurs et le jeune homme comprenant qu’il s’éloignait, cria le nom de son amie, seule, la pénombre de sa chambre l’entendit.



    *Mara posa son arme dans un buisson et grimpa lestement sur l’arbre qui, depuis quelques jours, lui servait de poste d’observation. Le jour allait bientôt se lever et sa cible serait une des premières à sortir de la maison.

    Elle n’avait eu aucun mal pour trouver le refuge du garçon. Elle esquissa un sourire de mépris, Garf était trop stupidement fier de son intelligence et de la peur qu’il inspirait pour imaginer que sa proie puisse se dissimuler sous son nez.

    Les propriétés autour du lac étaient assez nombreuses, mais, en cette saison, très peu étaient occupées. Elles appartenaient, pour la plupart, à des petits nobliaux ou des bourgeois qui y séjournaient seulement à la belle saison. C‘est ainsi, qu’en échange de quelques giels habilement distribués, elle avait pu repérer l’habitation du Sieur Zebulon, un original qui, disait-on dans le pays, vivait seul avec deux domestiques.

    Depuis trois jours qu’elle surveillait les lieux, Mara avait bien enregistré les habitudes des habitants et le jeune Erwan était souvent le premier levé. Il coupait du bois, nourrissait les animaux et soignait les chevaux comme le dernier des serviteurs. Elle renifla avec dédain et haussa les épaules. L’allure du garçon l’avait surprise. Elle s’attendait à un fermier balourd et mal dégrossi et avait constaté qu’elle était bien loin du compte. Malgré sa jeunesse, il était grand, élancé avec, dans le moindre de ses gestes, la même puissance féline des grands tigres des montagnes. Après l’avoir bien observé, elle ne comprenait pas pourquoi il se cantonnait à de basses besognes, sans jamais céder à ce besoin d’espace que laissait deviner toute son attitude.

    Frottant ses mains pour se réchauffer, elle cherchait une solution pour l’attirer hors de la propriété quand la porte s’ouvrit sur l’objet de sa surveillance. Tout de suite à l’affût, Mara plissa les yeux : ce matin il était différent. Le garçon ne portait pas une hache pour couper du bois mais un arc et un carquois. Sa tenue de daim le moulait comme une seconde peau et une lanière de cuir tressée ceignait son front retenant dans son dos sa chevelure. Il se tourna vers l’intérieur, et lança exaspéré :

    - Mais oui! Je te promets d’être prudent, fais-moi confiance.

    Mara le vit faire un salut désinvolte à son interlocuteur invisible et s’élancer d’un pas vif vers les bois. Il passa à moins de dix pas de son poste d’observation et disparut parmi les arbres aussi silencieux qu’un chat.

    La jeune femme attendit un moment et dégringola souplement de son perchoir. Le changement dans les habitudes du garçon était si soudain, qu'elle fut un moment prise au dépourvu : devait-elle le suivre ou s’abstenir de peur qu’il ne la repère ? Elle finit par opter pour un compromis. Tout en réfléchissant sur la manière de l’aborder, elle prit le parti de lui laisser un peu d’avance, tout en suivant ses empreintes dans la neige. Bien sûr elle suivait une route parallèle de façon à ce qu’il ne s’aperçoive pas qu’elle le pistait s’il revenait sur ses pas.

    Le cœur battant d’excitation, Mara partit en chasse. Elle adorait ça et son gibier s’avérait beaucoup plus intéressant que prévu. La piste ne suivait pas de lignes droites, apparemment le garçon n’avait pas de destination précise et elle se montra d’autant plus prudente, celui-ci risquant de faire demi-tour à tout moment.

    Au bout de deux heures de cette poursuite sans but, Mara essoufflée, cherchait fébrilement un moyen de provoquer une rencontre quand elle dut reculer précipitamment et se dissimuler à l’abri d’un pin parasol. Avec sa tenue de peau qui se fondait dans le décor, elle avait bien faillit se découvrir, alors qu’il était tapi à l’ombre d’un rocher dans une clairière qui la dominait au sommet d’une butte. Cachée derrière son arbre, elle vit Erwan le corps tendu, encocher une flèche. Mara eut à peine le temps de réaliser : un bruissement d’aile, le mouvement fluide des épaules qui suit la cible, un sifflement et l’oiseau tomba comme une pierre. Elle qui se savait douée pour la chasse, n’avait jamais assisté à une chose pareille. C’était comme s’il avait voulu laisser une chance à son gibier et se rendre la tâche plus difficile. Cependant la jeune femme n’était pas au bout de ses surprises. La voix claire du jeune homme s’éleva un rien menaçante :

    - Qui êtes-vous ? Et pourquoi me suivez-vous ?

    Elle leva les yeux vers la butte et la deuxième flèche pointée, cette fois, sur sa poitrine, alors qu’elle aurait juré être invisible dans l’ombre des arbres. Pour la première fois de sa vie, elle avait sous-estimé son adversaire et de chasseur s’était changée en proie, ce qui lui semblait une situation peu enviable. Le bras d’Erwan ne tremblait pas tandis qu’elle sortait à découvert, il eut juste un haussement de sourcil étonné en découvrant qu’il avait affaire à une femme.

    - Qui êtes-vous ? Répéta-t-il sans cesser de la menacer.

    - Je m’appelle Mara et, oui je l’avoue, je vous suivais.

    - Pourquoi ? Son regard vert étrangement pénétrant, la sondait et elle détourna les yeux, incapable d’en soutenir le feu.

    - Vous m’avez intrigué, dit-elle posément, j’habite une cabane près du lac et je n’avais jamais vu quelqu’un comme vous. Ici il ne passe que des paysans, des citadins et des soldats en cette saison et vous ne ressemblez ni aux uns, ni aux autres. De plus personne ne s’aventure hors de la piste.

    - Mais vous, si ?

    D’un coup d’œil Erwan la détailla : une tenue de garçon, une silhouette fine mais racée, une dague à la ceinture et une arbalète suspendue à son épaule. Elle baissait les yeux mais ne semblait pas avoir peur de lui. Sa chevelure d’une chaude couleur feuille morte encadrait un visage de madone mais son menton ferme dénotait un fort tempérament. Elle était chasseuse comme lui, c’était évident, mais quel genre de gibier chassait-elle ? Il n’aurait su le dire.

    Il n’avait pas mis longtemps à sentir sa filature, mais cela ne voulait rien dire, son instinct lui criait « danger » et il ne savait que faire.

    Reculant un peu il lui fit signe de déposer ses armes.

    - Jetez-les le plus loin possible de vous, vous les récupèrerez quand je serais parti. Doucement avec le couteau.

    Surveillant ses mains, il ne vit pas la crispation de sa jambe. L’instant d’après, une pluie de neige lui sautait au visage. Dans un réflexe pour ne pas être aveuglé, il détourna la tête. Ce fut suffisant pour Mara, elle plongea sur ses jambes le déséquilibrant en évitant de justesse la flèche qui alla se perdre dans le sous-bois. Erwan n’eut que le temps de se dire qu’il avait commis une erreur de débutant qu’il se retrouvait terrassé sur le dos, la jeune femme à califourchon sur son torse et la pointe d’une dague sur la gorge.

    - Tu es doué mon garçon, dit-elle à peine essoufflée, mais un peu trop naïf pour ton bien.

    Cloué au sol, les bras coincés sous les genoux de son adversaire qui pesait de tout son poids sur sa poitrine, le jeune homme s’en voulait de son erreur et Mara satisfaite, pouvait lire la lueur rageuse d’impuissance dans ses yeux. Elle sentait sous ses cuisses la tension des muscles de son captif : il ne s’avouait pas encore battu et elle l’admira pour ça. Elle savourait le plaisir d’une si belle capture et voulait lui prouver qu’elle était la plus forte, elle n’aurait su dire pourquoi, mais il fallait qu’il capitule ça lui semblait vital.

    - Tu es vaincu, murmura-t-elle en le défiant de son regard noir, soumets-toi au vainqueur.

    - Non ! Tues-moi, si tu veux, gronda-t-il d’une voix sourde, mais je ne m’abaisserais pas à supplier, quoi que tu fasses. J’ai commis une erreur et j’en paierais le prix. Fais ce que tu veux.

    Son cœur battait avec force, il avait peur et pourtant il continuait à la défier. Sa fierté même dans la défaite ressemblait tellement à ce qu’elle ressentait depuis toujours dans son existence qu’elle eut un geste qui la déstabilisa presque autant que son adversaire. Sur une impulsion elle se pencha et embrassa ardemment la bouche ferme de son prisonnier puis, plantant sa lame dans le sol à deux doigts de sa gorge, d’un souple coup de rein elle sauta sur ses pieds et s’enfuit dans les bois avant même qu’il ait pris conscience de sa liberté.

    Erwan se leva plus lentement, sonné, plus par ce dénouement inattendu que par la brève lutte qui l’avait précédé. Il aperçut la dague de Mara et esquissa un sourire d’autodérision. « Je devrai perdre l’habitude de me retrouver avec une lame sur la gorge », son sourire s’accentua : « à force ça risque de devenir dangereux ».

    Son sens de l’humour retrouvé, ne l’empêchait pas d’être profondément troublé par la scène qui venait de se produire. Il laissa là, l’arme de Mara mais récupéra son arc, la flèche perdue, son gibier et prit tranquillement le chemin du retour. Inquiet de la réaction de Seamus s’il apprenait sa mésaventure, il décida de la passer sous silence et prit le temps de se recomposer une attitude plus sereine.



    *Mara n’était pas allé bien loin, elle avait couru droit devant elle puis, à bout de souffle s’était écroulée près d’un ruisseau. Un peu hagarde, elle ne comprenait pas ce qui lui était passé par la tête. Le jeune homme avait déclenché chez elle une tempête d’émotions composée d’un mélange de crainte et d’attirance qui l’avait laissé désemparée. Essayant de remettre de l’ordre dans ses idées, elle se désaltéra et médita : « il est jeune et attirant mais il n’a pas conscience de sa séduction, ce n’est pas un prédateur et pourtant il a l’instinct du chasseur, il a quelque chose de spécial ». Ce constat l’ayant calmé, elle reprit le chemin de la clairière. Comme elle s’y attendait l’oiseau s’était envolé, il n’allait pas l’attendre! Surprise, elle réalisa tout de suite, qu’il lui avait abandonné son couteau. Pourquoi ? Serait-ce une main tendue? Mara ne savait que penser, mais elle se promit de revenir le lendemain.



    *Depuis sa dernière rencontre avec Naïella, la nuit précédente, Erwan savait qu’il était capable de dissimuler ses pensées à Seamus mais pas ses émotions. Aussi, refusant de prendre de risques, il trouva à s’occuper une grande partie de la journée pour éviter son mentor. Il fit tant et si bien que Justin dut venir le chercher en le menaçant des pires représailles, dixit Charlotte, s’il ne venait pas dîner tout de suite. Bien plus détendu, le jeune homme s’aspergea le visage et le torse pour éliminer la sueur, enfila sa chemise et suivi le messager en riant.

    - Dis plutôt, qu’elle t’a menacé de tous les maux si tu ne me ramenais pas à la cuisine dans la seconde.

    Justin grommela quelques mots inaudibles mais ne protesta pas.

    - Et bien, s’écria la cuisinière quand ils franchirent le seuil, ce n’est pas trop tôt ! Non mais regarde-moi dans quel état tu t’es mis : tes cheveux sont collé de transpiration et tu es en nage et tout débraillé!

    Sous le regard sarcastique de Seamus, qui avait l’air de s’amuser comme un fou, Charlotte prit les choses en mains : en premier lieu elle installa d’office son jeune protégé devant une assiette assez copieusement garnie pour nourrir un ours affamé et toute sa famille en prime puis hurla :

    - Justin ! Avant de s’aviser que son époux se trouvait dans son dos, tu iras me remplir un baquet d’eau chaude, ce petit doit prendre un bain avant d’aller dormir.

    Quand elle était dans cet état d’esprit personne n’aurait osé la contredire, Erwan moins que quiconque, d’autant plus qu’il apprécierait pour une fois de se détendre dans un bain chaud : les douche froide à la pompe avait du bon, mais le plaisir douteux d’être transformé en glaçon avait ses limites.

    Après une nuit d’un sommeil sans rêve, c’est avec confiance qu’il aborda cette nouvelle journée. Il n’était pas certain que sa surprenante rencontre de la veille serait au rendez-vous mais sur le chemin de la clairière, il fit tout de même une halte près d’un torrent, repéré lors d’une précédente randonnée, et y pécha deux belles truites d’eaux vives. Il sentit, bien avant d’atteindre son but, le feu de camp sur la butte. Mara assise en tailleur, était penché sur le foyer. Une longue tresse soulignait la courbe de son profil et sa nuque. Heureux qu’elle soit venue, mais méfiant : il n’avait pas oublié la sévère leçon qu’elle lui avait administré, il s’approcha, la main sur la garde de son couteau, prêt à toute éventualité.

    - Je suis contente que tu sois venu, dit-elle sans le regarder, ne veux-tu pas t’asseoir?

    - Je me demande si c’est bien prudent.

    Il y avait du rire dans la voix d’Erwan, et elle tourna vers lui ses yeux pétillants de malice.

    - Je vois que tu as retenu la leçon, mais si j’avais voulu te tuer, je l’aurai fait hier, tu ne crois pas?

    C’était un défi, qu’elle lui lançait et le jeune homme vint prendre place en face d’elle, un sourire aux lèvres.

    - C’est vrai, à la place tu m’as embrassé…

    Il avait voulu lui faire ravaler son arrogance, ce fut réussi : une délicate rougeur colora son front et ses joues.

    - Tu m’avais mise en colère, rétorqua-t-elle avec mauvaise foi comme si cela pouvait expliquer son geste.

    - Et tu embrasses tous les hommes qui te mettent en colère ?

    - Tu n’es pas encore un homme, tu n’es qu’un gamin dans le corps d’un homme.

    Elle décréta cela, calmement, sur le ton de la constatation et se fut au tour d’Erwan de rougir, vexé.

    Elle se mentait. A la dérobée elle l’évalua : sa bouche ferme, ses larges épaules, son ventre plat et les muscles de ses cuisses moulés dans le pantalon de peau, tout en lui irradiait la séduction, jusqu’au regard d’or vert, plein d’ironie, percevant l’examen dont il faisait l’objet. Il l’avait prise en flagrant délit et savait ainsi que son indifférence était simulée.

    Passé le premier moment de gêne Erwan sortit les truites de sa besace, les enveloppa d’une feuille de roseau et les mit à cuire sous la braise.

    - Tu as faim ? Demanda-t-il, je les ai péché en espérant les partager avec toi.

    - Merci, avec plaisir, je partagerai aussi ce que j’ai avec toi.

    Pendant que la jeune fille était occupée à sortir de son sac une miche de pain et du fromage, il l’observa pensif. Elle était très jolie et ses formes parfaites étaient mises en valeur par sa tenue masculine. Elle l’intriguait et avait prouvé qu’elle savait se défendre. Cependant, il ne se sentait pas attiré, il ressentait juste le besoin de s’en faire une amie.

    Les deux jeunes gens discutèrent en dégustant leurs poissons et quand elle lui demanda son nom, il se souvint de l’histoire inventée à l’auberge et reprit le nom de Gavin. Ils passèrent une bonne partie de la journée en promenades et discussions et quand ils se séparèrent c’est en se promettant d’aller chasser ensemble.



    *Mara rentra dans le chalet, qu’elle occupait pour la durée de sa mission, à la nuit tombée. Le foyer froid et le décor succinct de cet intérieur sans âme lui frigorifièrent le corps et le cœur. Avec mauvaise humeur, elle jeta sa cape n’importe où. Sans savoir pourquoi, elle fulminait en rallumant le feu, et pour la première fois de sa vie sentait que la situation lui échappait. Bien entendu, le garçon lui avait menti en donnant son nom mais il l’avait fait avec si peu de naturel que même si elle ne l’avait pas su, elle aurait compris tout de suite, qu’il ne disait pas la vérité. Comment, par tous les esprits ! Avait-il échappé à ses poursuivants en étant si ouvert et si confiant ? Pour elle qui passait sa vie à dissimuler ses émotions derrière la façade neutre et glacée qu’adoptaient les courtisans de l’Empereur, porter ses sentiments en bandoulière comme le faisait Erwan, était une aberration. Mara était incapable d’analyser objectivement ce qu’elle ressentait. Quand elle posait les yeux sur lui, elle se sentait attirée, mais elle avait l’impression parfois qu’il avait le pouvoir de faire ressortir du passé, la jeune fille innocente qu’elle avait dû être un jour et qui rêvait encore du fond de son inconscient.

    Le plus grave, c’est qu’elle réalisait que son pouvoir de séduction qui ne lui avait jamais fait défaut auparavant, n’avait aucun impact sur le jeune homme. Il n’avait pas tenté de la courtiser et la traitait avec la désinvolture d’un bon copain, le pire c’est qu’elle avait aimé cette simplicité dans leurs rapports.

    Cette nuit-là, l’Empereur la contacta, leur lien de sang leur permettait de communiquer par la pensée en dépit du fait qu’elle n’était qu’à demi elfe.

    - Mara ! Fais-moi ton rapport.

    - Je l’ai retrouvé, Mon Seigneur, et comme vous l’avez ordonné, je fais en sorte de gagner sa confiance.

    Un silence de mauvais augure ponctua sa réponse, et la jeune femme comprit que l’empereur détectait chez elle une réticence.

    - Je suis curieux, pourquoi n’est-il pas déjà envoûté par ton charme ? Habituellement cela ne te pose aucun problème.

    - Peut-être est-il immunisé, Votre Majesté, je ne connais pas ses capacités. Rien n'empêche, cependant que nous soyons amis et si cela aboutit à sa capture, pourquoi s’en inquiéter?

    - Très bien, Mara, je te laisse seule juge. Décrit-le moi quel genre d’homme est-ce?

    - Il est jeune et il se sent seul, c’est sûrement pour cela qu’il ne voit en moi qu’une amie potentielle.

    - Alors, c’est parfait, il n’en sera que plus malléable. Je te fais confiance pour mener cette mission à bien, surtout ne me déçois pas!

    Sur cette menace à peine voilée, le seigneur des elfes noirs quitta son esprit, la laissant étourdie et désemparée.



    *Dans les jours qui suivirent, les deux jeunes gens devinrent inséparables. Ils se voyaient souvent pour pécher ou chasser ensemble. Leurs rapports avaient tourné à la franche camaraderie et Mara lui avait même enseigné quelques trucs sur le combat à mains nues pour ne plus se faire surprendre. Lors de ses leçons, Erwan s’était souvent demandé d’où lui venaient pareilles connaissances, mais quelque chose chez elle l’avait toujours empêché de poser la question. Elle avait ses secrets, il avait les siens et il répugnait à forcer ses confidences.

    De son côté Mara prenait plaisir à leurs sorties mais elle ne pouvait oublier le plan qu’elle avait élaboré pour piéger son « ami » et sentait venir l’échéance avec angoisse.

    La neige de février avait fait place aux journées froides mais ensoleillées de mars et l’humeur du jeune homme s’assombrissait. Seamus l’avait informé que le jour de leur départ approchait, tous deux devaient rejoindre le prince du Rosan qui leur offrait un refuge sûr et des alliés non négligeables. Erwan savait qu’il devait partir, que c’était nécessaire, mais il regretterait son séjour dans ces lieux, surtout depuis sa rencontre avec Mara. Depuis quelque temps, la jeune fille, informée de son départ prochain semblait passer d’une heure sur l‘autre par des périodes de fébrilité et d’apathie. C’est dans ce contexte qu’ils eurent leur première dispute.

    Non loin de la maison, près du lac, Erwan avait découvert une petite crique à l’abri du vent. Ce jour-là, il devait y retrouver son amie et cheminait prudemment, en évitant la piste. Il était encore tôt mais le beau temps avait tendance à attirer du monde, aussi prenait-il des précautions. Alors qu’il s’approchait de sa destination un soudain bruit de sabots et de grincements d’essieux l’obligea à plonger derrière un roncier qui longeait le chemin pour se dissimuler. Curieux de savoir qui pouvait circuler à pareille heure il écarta quelques branches, non sans s’égratigner les mains au passage, pour apercevoir ces voyageurs matinaux. Encadrés par quelques hommes armés, deux solides chevaux tiraient un chariot surmonté d’une cage en rondins de bois où s’entassaient misérablement une dizaine de pauvres gens, et tous portaient des fers y compris les enfants. Le ventre noué par la pitié et le dégoût, Erwan rampa à toute vitesse hors de son abri prêt à tout, aveuglé par la colère. Il allait s’élancer à la poursuite de l’attelage quand Mara lui tomba dessus et réédita sans hésitation son attaque de leur première rencontre. Pour la deuxième fois en moins d’un mois, le jeune homme se retrouva plaqué au sol, proprement maîtrisé et bâillonné. La jeune fille, furieuse, se pencha sur lui les yeux étincelants de colère.

    - Que cherches-tu à faire exactement ? Veux-tu vraiment finir comme ses miséreux? Au cas où tu ne le saurais pas, tenter de libérer un esclave est un crime.

    Erwan, surpris par la violence de l’assaut avait commencé par se débattre rageusement mais soudain il trouva la parade. Ramenant ses jambes vers son torse, il enserra la taille de Mara entre ses genoux et d’une torsion la fit basculer sur le côté. En un instant la situation fut inversée, il maintenait ses poignets dans une main de fer et paraissait hors de lui.

    - Ne me refais plus jamais ça, gronda-t-il, à présent tu sais que j’ai retenu la leçon et que je ne commets pas deux fois la même erreur.

    La carriole étant trop loin pour qu’il puisse intervenir, le jeune homme se releva l’air désabusé et tendit une main secourable à sa compagne. Elle le repoussa avec brutalité et cracha d’un ton fielleux :

    - Qui crois-tu être à vouloir risquer ta vie pour des bouseux ?

    Erwan se retourna vers elle avec une telle violence, qu’elle crut un moment qu’il allait la frapper.

    - Des bouseux ! Cria t’il sans se soucier d’être entendu, ce sont des êtres humains, bon sang ! N’as-tu donc aucune pitié ?

    - Gavin, calmes-toi, je t’en prie, ces gens ont commis des crimes, leur punition c’est l’esclavage, c’est ainsi qu’ils payent pour leurs forfaits.

    - Il y avait des enfants Mara, quels crimes ont pu commettre des enfants ?

    - Je ne sais pas, avoua-t-elle, touchée par le ton presque suppliant du garçon, je n’ai pas toutes les réponses mais l’esclavage a toujours existé, tu ne peux rien y changer.

    - Penses-tu que ce soit tolérable pour autant ?

    Au grand soulagement de la jeune fille, Erwan avait fini par se calmer mais il ne la regardait plus avec les mêmes yeux. Il semblait lui en vouloir de son insensibilité et avait pris un certain recul. A son corps défendant, elle comprit qu’elle ne devrait plus tarder à déclencher son piège, le risque qu’il s’éloigne d’elle et fasse échouer ses plans était bien trop grand.


    *Durant quelques jours Erwan ne mit plus les pieds dehors. Quand Seamus s’en était inquiété, il avait éludé la question et depuis, ne parlait qu’en cas de nécessité. Cependant, le mage restait dubitatif l’humeur maussade du garçon ne lui ressemblait pas et il s’en ouvrit à son cousin.

    - Je m’inquiète pour lui, dit-il le front soucieux, ce n’est pas sa nature d’être si renfermé.

    - C’est peut-être juste à l’idée du voyage qui vous attend, tenta de rassurer Zeb, il a aimé son séjour ici, il regrette sûrement de devoir partir.

    - Pff ! Renifla Charlotte dédaigneuse qui s’activait à leur servir le thé, toute votre sagesse vous empêche de voir plus loin que le bout de votre nez.

    Les deux mages habitués à ses réparties lapidaires ne s’offusquèrent pas qu’elle se mêle de leur conversation, après tout, elle faisait partie de la famille. Au contraire Seamus, connaissant la force de son instinct maternel l’encouragea à s’expliquer.

    - Tu penses savoir quelque chose ? Demanda-t-il.

    - Ben, pas vraiment, répondit-elle mal à l’aise, mais le garçon a du chagrin, ça j’en suis sûre.

    Zeb, la fit asseoir auprès d’eux et prit un ton persuasif.

    - Si tu as deviné quoi que ce soit, il faut nous le dire. C’est peut être important.

    - Je ne sais pas si c’est bien, hésita-t-elle intimidée, je ne voudrais pas trahir un secret que l’on ne pas confié.

    Seamus bondit.

    - Un secret…, quel secret ?

    D’un geste son cousin le contraignit au silence et expliqua calmement.

    - Si on ne t’a rien confié Charlotte, ce n’est pas un secret, c’est une simple déduction, dis-moi ce que tu crois savoir. Tu ne voudrais pas que la vie d’Erwan soit en danger, n’est-ce pas ?

    - Non, bien sûr, répondit la cuisinière en se tordant les mains, je sais bien comment sont les jeunes, et le garçon a changé depuis un mois : il est plus ouvert, il plaisante et je l’ai même entendu siffloter à plusieurs reprises.

    Les deux hommes échangèrent un regard perplexe et elle ajouta sur le ton de la confidence :

    - Je suis presque sûre qu’il a rencontré quelqu’un…

    - Je vais l’étrangler ! Rugit Seamus, hors de lui.

    Charlotte sauta sur ses pieds, vivante image de la dignité outragée.

    - Je ne vous ais pas dit ça pour que vous tracassiez le petit, s’insurgea-t-elle, mais pour que vous cessiez de vous inquiéter inutilement.

    Et le menton fièrement dressé, elle quitta le salon d’une démarche rageuse.

    Dans le silence qui suivi, on entendait seulement le craquement des bûches dans la cheminée et les pas saccadés de Seamus qui arpentait la pièce de long en large. Zeb soupira.

    - Il ne faut pas s’alarmer sans raison. Peut-être s’est-elle trompée…

    - Ou peut-être pas, interrompit son cousin, je fais confiance à l’intuition féminine, les femmes ont un don pour ça.

    - Si tu as raison, cela fait un mois que ça dure. Depuis le temps, ne crois-tu pas qu’il se serait passé quelque chose si on lui avait tendu un piège ?

    - Là n’est pas la question, répliqua le mage, je lui ai fait confiance et il se montre imprudent.

    - Tu sais parfaitement, reprit l’historien d’un ton raisonnable, que parfois les choses arrivent sans qu’on les veuille et Erwan a droit à son jardin secret. Tu ne penses pas que nous lui avons déjà mis beaucoup de pression sur les épaules ? Laissons-le faire ses propres expériences et commettre ses propres erreurs. Il apprendra d’autant plus vite.

    Seamus s’écroula sur un siège, sa colère envolée mais le front plissé d’anxiété.

    - J’ai peur pour lui…, tu comprends? Je ne veux pas le perdre…, ma guerre contre l’empereur m’a déjà tellement coûté

    Zeb hocha la tête, compatissant, il savait parfaitement quels étaient les sentiments de son parent et il les partageait.



     
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  6. Coeos2

    Coeos2 Gouverneur

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    super la suite bientot ?
     
  7. sourire d avril

    sourire d avril Titan

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    Puisque c'est demandé si gentiment:

    Chapitre 5 : Trahison



    *Erwan avait pris une décision. Il lui fallait revoir Mara. Il ne voulait pas partir, peut être pour toujours, sans lui faire ses adieux et sans avoir fait la paix et dès le lendemain, il retourna à la clairière. N’ayant aucune envie de chasser, il n’avait que sa dague pour seule arme. Avant même d’être en vue de la butte, son instinct lui apprit qu’elle n’était pas là. Il le sentait toujours quand elle était à proximité, c’était même comme ça qu’il l’avait détecté lors de leur première rencontre. Désemparé, il continua son chemin jusqu’à la butte espérant qu’elle y ferait une apparition. Ils avaient convenu, en cas de séparation sans rendez-vous, qu’ils devaient s’attendre à cet endroit aussi, sans se décourager, il prépara un feu et attendit.

    *Mara le savait aujourd’hui, il serait là et se serait sa dernière chance d’accomplir sa mission. Elle en avait planifié les moindres détails et avait barricadé son cœur contre tout ce qui pourrait aller à l’encontre de ce qu’elle pensait être son devoir filial. Elle croyait sincèrement agir pour le bien de l’empire et pensait que le jeune homme avait été trompé. D’une manière ou d’une autre elle se devait de le lui faire comprendre. Elle se voilait la face, aveuglée par le charme envoûtant de l’empereur.
    Ce matin là, elle prit particulièrement soin de son apparence. Sa tenue était propre et fraîche, elle avait soigneusement lavé ses cheveux et ils cascadaient en vagues souples sur ses épaules. Prenant son sac et ses armes, elle verrouilla la porte et partit sans se retourner : elle ne reviendrait jamais ici. Il était encore tôt et elle savait où trouver les hommes dont elle avait besoin. De loin, la jeune femme aperçut la fumée, elle soupira contrariée, mais continua néanmoins sa route. L’homme qui vint à sa rencontre, mal rasé la quarantaine, mais athlétique malgré tout, portait comme seule arme un fouet enroulé au tour de son épaule.
    - Bonjour Ma Dame, la salua-t-il désinvolte, le moment est arrivé, je suppose. Il était temps, le marché est pour bientôt.
    Pour toute réponse, Mara lui remit une bourse rebondie et lança d’un ton sec :
    - Ce sera pour la fin de l’après-midi, préparez vous et, éteignez-moi ce feu !
    Sans ajouter un mot, elle tourna les talons, les mâchoires crispées, mais déterminée malgré son angoisse.
    Moins d’une heure plus tard, elle arrivait en vue de la clairière, et c’est avec un mélange de soulagement et d’appréhension qu’elle découvrit le feu de camp : Erwan était là.
    Une brume légère s’élevait des arbres de la forêt mais la journée s’annonçait belle et sur la butte le brouillard s’était dissipé. Erwan l’aperçut et se leva, ne sachant comment se comporter.
    - Tu m’as manqué, dit-il simplement.
    - Oui, toi aussi.
    Une boule dans la gorge, elle hocha la tête et reprit avec un sourire contraint :
    - Bah ! Oublions ça veux-tu, tu pars bientôt et ce n’est pas un différent qui doit nous gâcher nos dernières journées ensemble. Nous sommes amis, non ?
    - Oui, nous sommes amis, et tu as raison, c’est tout ce qui importe.
    Le reste de la matinée passa agréablement en discussion paisible au coin du feu. Erwan ressentait bien un malaise chez sa compagne mais il mit cela sur le compte de leur précédente dispute et ne chercha pas plus loin.
    Alors que le soleil était à son zénith, et qu’ils étaient tous deux affamés, Mara proposa une partie de pèche.
    - J’ai très envie de truites, dit-elle la mine gourmande, et je connais une rivière, non loin d’ici, où elles te sautent toutes seules dans les bras.
    Enchanté de la voir de nouveau de bonne humeur, Erwan acquiesça avec enthousiasme et ils levèrent le camp, non sans avoir soigneusement étouffé les braises de leur feu.
    La rivière dont parlait Mara, s’avéra prometteuse, et la pèche fut en effet, miraculeuse. Après s’être régalé de poissons, de pommes de terre et de fromage, ils s’allongèrent sur un rocher plat au soleil pour une sieste digestive. La jeune fille fut la première à s’éveiller et c’est le visage chiffonné de sommeil, qu’elle s’approcha de la rive pour boire et s’asperger. Pendant un instant, Erwan, les yeux mi-clos, crut voir une ombre de chagrin brouiller ses traits, mais quand elle se tourna vers lui avec un sourire de défi, il mit cela sur le compte des reflets mouvant du soleil sur l’onde.
    - Alors marmotte, lança-t-elle rieuse, tu joues les paresseux?
    En quelques bonds gracieux, légère comme un cabri, elle entreprit de traverser le torrent en sautant de pierres en pierres. Incapable de résister au défi, le jeune homme sauta sur ses pieds et se lança à sa poursuite. Il n’avait pas encore atteint la berge, qu’il la vit soudain glisser et s’effondrer comme une masse dans l’eau, heureusement peu profonde du courant. Sur le point de s’esclaffer de sa maladresse, il s’interrompit et se précipita : elle ne bougeait plus. Subitement inquiet, il se pencha sur le corps inerte de son amie et la souleva dans ses bras. Elle n’avait pas perdu conscience, mais semblait légèrement commotionnée. Avec des gestes délicats il la transporta sur la pierre de leur sieste encore chaude de soleil et l’y déposa en douceur. Mara, pâle et les larmes aux yeux, serrait les dents en se tenant la cheville. Elle semblait transie et frissonnait des pieds à la tête. Soucieux, Erwan sortit sa cape de son sac et l’en enveloppa soigneusement, désireux de la réchauffer.
    - Laisses-moi retirer ta botte, dit-il, il faut que j’examine ta cheville.
    - Non pas ici, répondit-elle en repoussant ses mains qui s’activaient sur les lacets, je suis gelée…, il y a un refuge plus loin…, aides-moi.
    Sans discuter, le jeune homme la reprit dans ses bras et, d’un pas ferme malgré son fardeau, suivit les indications qu’elle lui donnait sur la route à suivre.
    La cabane où il arrivèrent quelques instants plus tard, semblait déserte cependant, il régnait sur les lieux une impression de danger auquel le jeune homme fut tout de suite sensible. Prudent, il déposa Mara sur une souche à la limite des arbres bordant le terre-plein et chuchota :
    - Ne bouge pas de là, je vais vérifier qu’il n’y a aucun risque.
    Elle ne répondit pas et il s’approcha furtivement du refuge. Les volets étaient clos mais malgré l’abandon apparent des lieux, il sentait planer dans l’air une vague odeur de fumée. Armé de sa dague, tous ses sens en éveil, il les entendit avant même de les voir. Vif comme l’éclair, il fit face à la menace mais le soleil, bas sur l’horizon, l’aveugla un instant. Avant même, qu’il ait pu identifier ses agresseurs, un claquement sec et une douleur brûlante autour du poignet lui fit lâcher son arme. Des silhouettes indistinctes se précipitèrent sur lui et il cria :
    - Mara, sauves-toi!
    Du poing il cueillit le premier assaillant qui se présenta et bondissant comme un fauve, décocha au second, un coup de pied qui l’envoya mordre la poussière. Sa vision était revenue et il constata qu’une douzaine d’homme le cernaient et que sa main était prise dans la lanière d’un fouet. Furieux il se battit comme un lion mais ses adversaires étaient nombreux et il succomba. Quelqu’un le ceintura et un violent coup de matraque l’atteignit à la tempe. Avant de sombrer dans l’inconscience il entendit la voix de son amie :
    - Ne lui faites pas de mal!

    *Une douleur sourde dans le crâne, Erwan revint à lui, il avait soif et un goût de sang dans la bouche. Doucement, cherchant à évaluer son état, il voulut remuer mais il gisait dans la poussière, pieds et poings liés dans le dos. Malgré ses muscles douloureux, il réussit à se redresser en position assise, en appui contre une cloison. Il regarda autour de lui et nota qu’il se trouvait à l’intérieur du refuge. Sa tête lui faisait un mal de chien, mais elle ne tournait plus et c’était un progrès, de plus il ne semblait avoir rien de cassé. Des voix s’élevèrent dans l’ombre sur sa gauche, elles se disputaient.
    - Je vous avais dit de ne pas lui faire de mal !
    « Mara ? » Erwan ne comprenait plus rien.
    - Vous inquiétez pas, Demoiselle, il a la tête dure, il s’en remettra.
    - Il est blessé, cela n’aurait jamais dû arriver.
    - Dites donc ! Vot’ gars a faillit estropier la moitié de mes hommes avant qu’on le maîtrise. Alors vous plaignez pas s’il a une petite bosse. Il a bien fallu l’assommer pour qu’il se tienne tranquille.
    - C’est bon, capitula la jeune femme, je veux lui parler seule à seule. Sortez !
    Peu à peu, Erwan retrouvait sa lucidité et réalisait avec amertume qu’il s’était laissé berner comme un enfant et qu’il était le seul fautif.
    Mara se tourna vers lui et eut un soudain mouvement de recul. Elle le croyait toujours inconscient, et fut transpercé par le regard flamboyant de mépris du jeune homme. En dépit de son état, ses vêtements tachés et déchirés, le sang coagulé qui maculait son visage et ses mains liées dans le dos, il gardait l’attitude droite et fière de celui qui ne capitule jamais. Elle avait l’étrange impression que c’était lui qui la dominait et que par son seul regard, il venait d’inverser la situation : c’était elle qui maintenant se sentait sale et vaincue.
    Avec un soupir un peu tremblant, elle s’agenouilla devant lui pour le soigner.
    - Ne me touche pas ! Cracha-t-il haineux, en détournant la tête.
    Sans rien dire, elle saisit son menton d’une main ferme et entreprit de nettoyer sa blessure, malgré les efforts du garçon pour éviter qu’elle ne le touche. Mara s’assura que la plaie ne risquait pas de s’infecter et le pansa soigneusement. Enfin satisfaite, elle le lâcha et le fixa droit dans les yeux.
    - Je sais que tu ne comprends pas, soupira-t-elle, et les enjeux de cette partie nous dépassent…, mais je te promets que personne ne te veut de mal.
    Erwan se détourna d‘elle, il semblait se passionner par la vision de la poussière flottant dans un rayon de soleil. Excédée, elle lui saisit de nouveau le visage et le tourna vers elle.
    - Regardes-moi ! Intima-t-elle, insultes-moi ! Craches-moi au visage si tu veux ! Cries et tempêtes, mais ne m’ignores pas, Erwan !
    - J’aurais dû m’en douter, laissa-t-il tomber méprisant, tu savais mon nom depuis le début. Tu as dû bien rire de ma stupidité, n’est ce pas ?
    Ebranlée par le ton venimeux du jeune homme, Mara l’observa longuement en silence. Un sourire d’autodérision jouait sur ses lèvres, sa poitrine se soulevait au rythme de sa respiration haletante, il gardait les paupières baissées mais ses mâchoires étaient crispées. Elle comprit que sa colère était plus dirigée contre lui-même et ce qu’il appelait sa stupidité, que contre elle. Sa déception d’avoir été trahi passait au second plan et il refusait d’en tenir compte.
    La jeune fille l’obligea de nouveau à se tourner vers elle et, d’un ton suppliant essaya de le convaincre de sa bonne foi.
    - Je t’en supplie, Erwan, ne crois pas que je me réjouisse de te voir vaincu, te trahir à été la chose la plus difficile que j’ai jamais fait et cesse de penser que tu es stupide. J’ai un pouvoir auquel peu d’hommes peuvent résister, après m’avoir rencontré, tu n’avais déjà plus le choix et j’ai apprécié chaque minute que…
    Le jeune homme secoua violemment la tête pour qu’elle le lâche, incapable de supporter son contact.
    - Réserves tes belles paroles pour un autre Mara, à moi, elles ne me touchent plus. Tu viens de me livrer à des marchands d’esclaves, ne crois pas que je l’ignore. Tes justifications me font horreur, alors dis-moi juste ce que tu attends de moi.
    - Très bien, capitula la jeune fille, les marchands ne sont là qu’en couverture. Ils devront faire en sorte qu’un mage de la cour te remarque, il s’appelle Garf et l’empereur veut savoir pourquoi il complote dans son dos. Tu vas servir d’appât, ensuite…, et bien ensuite, tu rejoindras Sa Majesté qui à de grands projets pour toi.
    Erwan serra les mâchoires, il avait une assez bonne idée des projets de l’empereur pour lui. Désabusé, il soupira d’une voix lasse :
    - Maintenant, je t’en pris Mara, laisses-moi.
    - Erwan… ? Souffla-t-elle surprise par sa reddition.
    - Vas-t-en ! Cria-t-il la faisant sursauter, hors de ma vue ! Vas-t-en ! VAS-T-EN !!!
    Effrayée, elle se sauva et Erwan sombra dans le découragement. Son éclat ne lui avait fait aucun bien et sa tête lui semblait sur le point d’exploser. Désespérément il tenta de faire jouer ses liens mais ne réussit qu’à s’entamer les poignets.
    - Inutile de lutter, mon garçon, mes hommes savent faire des nœuds et tu ne réussiras qu’à te blesser
    Le jeune homme fusilla du regard l’individu qui le dominait de sa haute stature. Il reconnut celui qui l’avait désarmé avec son fouet : le chef des esclavagistes. Sans se formaliser du mutisme de son prisonnier, l’homme lui adressa un salut désinvolte et un sourire ironique.
    - Je m’appelle Karl et toi c’est quoi…?
    Le garçon resta muet et il haussa les épaules, indifférent.
    - Moi ça m’est égal si t’as pas d’nom, mais dis donc, qu’est que tu lui a envoyé à la p’tite dame! Tu la portes pas dans ton cœur, pas vrai?
    - Elle, au moins, agit pour ses convictions. Vous, vous n’êtes qu’une ordure qui se repaît de la misère humaine.
    Le sourire de Karl s’élargit.
    - Tout doux petit fauve, tu peux feuler tant que tu veux, mais on t’a rogné les griffes et rien ne sert de…
    L’homme s’interrompit sur un hurlement de douleur : Erwan avait brusquement déplié ses jambes et décocher dans ses tibias, un coup avec toute la force dont il était capable.
    Le plaisir revanchard qu’il prit à voir Karl sautant sur un pied en dévidant un chapelet de jurons compensa largement la correction qu’il reçut en représailles.


    *Seamus se rongeait les sangs et arpentait le salon. La nuit était tombée depuis longtemps et Erwan ne rentrait pas. Il n’était pas le seul à s’inquiéter, toute la maisonnée était sur des charbons ardents en dehors de Zeb qui lui, semblait anéanti.
    - C’est ma faute se lamenta-t-il auprès de son cousin, si je ne t’avais pas convaincu de laisser le garçon tranquille, nous n’en serions pas là.
    Mais Seamus refusa de laisser son parent endosser la responsabilité, il savait d’expérience que l’on ne peut toujours éviter le danger et qu’il aurait été plus périlleux de priver Erwan de son autonomie.
    Prenant sur lui pour ne pas montrer son anxiété, il rassura tout le monde et distribua les consignes.
    - Charlotte, Justin, il est tard, ce soir nous ne pouvons rien faire. Allez prendre du repos, si demain il n’est pas revenu, nous aurons du boulot. Toi, Zeb avec Charlotte, tu iras en ville aux nouvelles. Avec tous ces avis de recherches, s’il a été capturé vous en entendrez parler. Justin et moi, nous essaierons de retrouver sa piste dans les bois, cela ne devrait pas être trop compliqué vu le nombre réduit de promeneurs. Maintenant tachez de dormir.
    Seamus, enfin seul au salon, ferma les paupières et se concentra. Il avait protégé l’esprit d’Erwan pendant si longtemps qu’il était certain de pouvoir le retrouver. Aussi, grâce à ses pouvoirs, lança-t-il des ondes de recherches vers tous les êtres vivants alentour. Cette méthode étant très aléatoire, il savait qu’il ne pourrait pas communiquer avec le garçon, mais du moins, il s’assurerait de sa santé et peut être lui ferait savoir que l’on ne l’abandonnait pas. A sa grande surprise, il alla droit au but presque instantanément et il eut l’impression de plonger dans un monumental capharnaüm. Le bouclier qu’Erwan avait patiemment mis en place était en miettes, ses pensées s’éparpillaient dans le néant et même si le mage ne pouvait lire dans son esprit, celui du garçon hurlait dans le sien en une infernale cacophonie, de laquelle ressortaient sans arrêt les mots Mara et trahison. Seamus soupira de soulagement : au moins, il était en vie.
    La priorité, était de faire en sorte qu’Erwan se protège à nouveau. Pour cela, le mage s’ouvrit à son protégé lui servant de déversoir pour le trop plein de ses émotions. Satisfait, il sentit la réponse d’Erwan, celui-ci avait compris ce que l’on attendait de lui et entreprit de remettre ses défenses en place. Seamus sourit, fier de son élève, il avait fait tout ce qui était en son pouvoir et exténué, il tomba dans un profond sommeil.


    *Erwan, malgré son désarroi, avait parfaitement reconnu son mentor dans les tâtonnements discrets qui touchait son esprit et comprit ce qu’il lui voulait.
    Après la trahison de Mara il n’avait pas eu conscience d’avoir laisser tomber ses protections. Il lui fallait y remédier sous peine de le payer très cher. Aussi, quelques longues minutes plus tard, avec l’aide rassurante de Seamus, il avait retrouvé une partie de sa sérénité.
    La nuit était tombée depuis longtemps, on l’avait alimenté, mais sa situation ne s’était pas amélioré : ses mains toujours liées dans le dos, il était de plus ligoté à la poutre maîtresse au centre du refuge. Même en se concentrant, il n’était pas sûr de pouvoir invoquer la foudre ou le feu et par ailleurs brûler avec ses geôliers, n’était pas à proprement parler, sa conception de la liberté, surtout s’il pouvait s’y prendre autrement. En même temps que sa sérénité, il avait retrouvé un peu de son optimisme et, du fond du cœur, il en remercia Seamus, dont l’aide lui avait été précieuse.
    Il n’avait pas beaucoup d’options mais au moins, pouvait-il faire savoir à ses sauveteurs où le trouver. S’il parvenait à laisser un message quelque part, il aurait une chance d’être secouru.
    Observant sa prison, il comprit que les lieux étaient abandonnés depuis longtemps, le sol était jonché de toutes sortes de débris et le pauvre mobilier tombait en morceaux. Tâtonnant du bout des doigts sur le sol il récupéra ce qui lui sembla être un éclat de poterie. Ce n’était pas assez coupant pour trancher ses liens mais bien assez pour graver un mot dans la couche de crasse dont la poutre était enduite. Ecrire avec les mains entravées dans le dos ne fut pas une partie de plaisir et quand il eut terminé, il était en nage et les muscles de ses bras tétanisés par l’effort. Dans l’incapacité de faire mieux pour l’heure, il décida de prendre du repos, le lendemain il aurait besoin de toute sa lucidité afin de saisir la moindre occasion de s’enfuir.
    Au matin, un vigoureux coup de pied réveilla les douleurs de la correction reçue la veille après son mouvement d’humeur. Il fut détaché et remit sur ses pieds sans douceur mais sans brutalité excessive non plus. Voir Karl approcher, toujours boitillant, lui mit du baume au cœur qui se transforma soudain en nœud dans l’estomac quand il réalisa ce qu’on lui réservait pour le trajet jusqu’à la ville. Pris de panique, il recula mais heurta la poitrine d’un des hommes de la bande.
    - Non ! Dit-il, s’il vous plait, pas ça!
    - Oh si, mon garçon! Confirma son ravisseur, tu es bien trop remuant.
    Deux bras aux muscles noueux le ceinturèrent et Karl fit une grimace d’excuse.
    - Désolé, fiston, on m’a payé pour que tu arrive à Bolac en seul morceau, je ne vais pas prendre de risques. Puis à l’attention de ses hommes : Allez-y les gars tenez-le bien.
    Avec un cri de rage, Erwan résista désespérément, mais il n’avait aucune chance. En quelques instants il fut cloué au sol et proprement enchaîné : des fers aux pieds et les poignets fixés dans son dos à une ceinture d’acier qui lui enserrait la taille. Alors qu’il crachait des insultes, ivre de fureur, Karl compléta la panoplie d’un solide bâillon de cuir qui manqua l’étouffer. Impuissant, il fut jeté sans ménagement dans une voiture aux fenêtres aveuglées et l’équipage s’ébranla sans attendre. Seul dans le noir, des larmes de rage sillonnant son visage, il se sentait faible et désarmé, son bel optimisme envolé. A présent, il pouvait concevoir l’apathie des pauvres hères qu’il avait aperçus quelques jours plutôt dans une cage de bois. Dès le début on leur retirait toute espérance et toute dignité, ils n’étaient plus que du bétail que l’on emmenait à l’abattoir.
    Le jeune homme, pourtant, avait plus de ressort qu’il ne croyait et ce moment de désespoir ne dura pas. Profitant d’un cahot de la route il roula sur lui-même et parvint à s’asseoir. Ce n’était pas vraiment confortable mais au moins, il ne subissait plus autant les secousses du trajet. Fort heureusement, celui-ci ne dura pas bien longtemps, il l’estima d’environ une heure. L’attelage stoppa dans un grincement de ses essieux, tendant l’oreille aux bruits extérieurs, il en déduit qu’ils se trouvaient aux portes de la ville. La pause fut brève et le son caractéristique des roues sur le pavé lui confirma qu’il ne s’était pas trompé. Enfin la voiture s’arrêta définitivement, la porte s’ouvrit et il cligna des yeux, ébloui par le soleil. Deux hommes le conduisirent dans une cellule petite mais propre et on l’y abandonna durant un long moment.
    Erwan aurait bien voulu prendre un peu de repos, mais la soif et la faim le tenaillait et son bâillon l’empêchait de respirer librement. Quand la porte de sa prison s’ouvrit enfin, il était maître de lui mais sans force. Karl entra chargé d’un plateau qu’il déposa sur une caisse qui servait de table. Voyant que son captif gisait toujours sur le sol, il le souleva sans effort, l’installa sur un grabat et lui retira son bâillon.
    - Ecoute-moi, mon garçon, dit-il avec bienveillance, tu ne peux en aucun cas sortir de ta cellule, de plus des gardes sont postés aux sorties. Je veux que tu puisses te nourrir et que tu sois en forme. Je vais te détacher, mais si tu tentes quoi que ce soit, tu n’y couperas pas d’une autre leçon, et je te garanti que celle-ci sera très douloureuse. Aussi, ne me fait pas regretter d’être compréhensif. Est-ce que c’est bien clair ?
    Erwan voulait être débarrassé de ses chaînes mais il ne pouvait promettre de ne pas tenter une évasion, il proposa donc un compromis.
    - Tant que je serai ici, dit-il, je me tiendrai tranquille, mais je ne peux vous promettre de ne pas tout tenter pour m’enfuir une fois dehors.
    - Ca me va, dit l’homme en lui donnant une claque amicale sur l’épaule, la fille veut que tu sois montré à la foule, c’est dans le contrat que j’ai accepté. A partir de là, je me lave les mains de tes agissements, ça ne me concerne plus.
    Le jeune homme hocha la tête, et soulagé, fut libéré de ses chaînes. L’esprit plus serein, il dégusta son repas bien décidé à récupérer ses forces car il se doutait bien que la suite ne serait pas facile.


    *L’aube venait juste de se lever quand Seamus réunit tout le monde dans la cuisine. Chacun sachant ce qu’il avait à faire, la maison se retrouva déserte moins d’une heure plus tard. Justin avait été garde forestier dans le passé et, sans avoir le talent d’Erwan il n’aurait aucun mal à suivre une piste datant seulement de la veille, d’autant plus que le sol encore humide gardait les empreintes plus longtemps.
    Sachant que le jeune homme, par prudence, évitait toujours le chemin, ils s’enfoncèrent dans les bois et n’eurent pas beaucoup de mal à trouver une piste. Justin, attentif, la suivit sur un quart de lieue.
    - Un homme seul, confirma-t-il, la piste ne dévie pas. Si c’est bien celle d’Erwan, il avait une destination précise et je pense savoir laquelle.
    - Tu es certain que se sont ses empreintes, demanda le mage dubitatif.
    - Bien sur que non, mais les traces ne sont pas profondes, celui qui a laissé cette piste a le pied léger, il a l’habitude de marcher en forêt et d’éviter à coup sûr les endroits glissants et autres pièges. Cela correspond au garçon, non?
    - Oui, et où cela nous mène t-il?
    - Un peu plus loin, il y a une butte surmontée d’une clairière. Allons-y, nous verrons bien.
    Les deux hommes trouvèrent le lieu en question sans difficulté et en examinant le sol autour des cendres d’un feu de camp, ils réalisèrent vite qu’à partir de là, le garçon avait cessé d’être seul.
    Justin étudia les traces avec attention et marmonna :
    - Une femme, ou un enfant, les empreintes sont plus légères et plus petites, ils sont restés assis là un moment puis sont partis ensemble vers le sud.
    Il ramassa quelque chose que son compagnon ne put distinguer et le renifla.
    - Qu’est ce que tu as déniché ? Demanda Seamus en s’approchant.
    - Des cheveux, et à l’odeur, je dirais ceux d’une femme, à ma connaissance, les hommes n’utilisent pas de savon parfumé au lilas.
    Quittant la clairière, ils prirent vers le sud et tombèrent bientôt sur le lieu où les jeunes gens semblaient avoir déjeuner. Le sol rocailleux était dénué de toute trace. Ils se séparèrent pour sonder le terrain alentour et ce fut Seamus qui repéra une nouvelle piste.
    - On dirait qu’il est reparti tout seul, dit-il en appelant Justin, je ne vois qu’une série d’empreintes.
    Le domestique examina la découverte du mage et secoua la tête perplexe.
    - C’est la même pointure, mais elles paraissent plus profondes. On dirait que l’homme qui les a laissés était plus lourd, à moins que…
    Il revint sur ses pas, réexamina les lieux puis se gratta la tête.
    - Il n’y a rien qui indique qu’ils se soient séparés. Non…, quand Erwan a quitté cet endroit, il devait porter sa compagne. Qui sait ? Elle a peut-être été blessée ? Si c’est le cas il n’y a qu’un endroit où ils ont pu se réfugier.
    - Je crois savoir, acquiesça Seamus. Je connaissait bien le coin, autrefois, il y avait une cabane de chasseur un peu plus loin.
    - C’est ça, approuva Justin, mais elle est à l’abandon, maintenant. Allons-y, peut-être y sont-ils coincés par la blessure de son amie.
    Le mage ne voulait pas gâcher le bel optimisme de son compagnon, aussi hocha-t-il la tête et tous deux se remirent en route. A leur arrivée au refuge, ils découvrirent tellement de traces, qu’ils n’eurent aucun mal à reconstituer le drame qui s’était joué là.
    Assis sur une souche pour prendre une pause et se désaltérer, Justin récapitula :
    - C’est clair, dit-il, quand le garçon est arrivé ici on l’attendait. Je dirais une dizaine d’hommes, mais je peux me tromper. Ils lui sont tombés dessus, l’ont maîtrisé et à priori il ne s’est pas laissé faire : j’ai trouvé des traces de sang. Ensuite ils ont passé la nuit sur place et sont repartis avec des chevaux et un attelage en direction de la ville.
    Seamus fourragea dans sa barbe comme à chaque fois qu’il était troublé.
    - Erwan n’aurait pas passé un si long moment ici sans tenter de nous laisser un indice, retournons à l’intérieur quelque chose a dû nous échapper mais cette fois ouvrons les volets.
    - Ils sont condamnés…
    - Et bien, nous les démolirons.
    Les deux hommes firent comme ils l’avaient décidé et bientôt ils purent observer à leur aise l’intérieur du refuge : une pièce unique au centre de laquelle se dressait un pilier de soutènement, meublée d’une table bancale et d’une caisse en guise de siège. Des débris de toutes sortes jonchaient le sol et les toiles d’araignées tapissaient le moindre recoin.
    - Par où commencer, se demanda Seamus à haute voix, une chatte n’y retrouverait pas ses petits.
    - Par-là ! Justin examinait la poutre, vous voyez ces traces d’usure sur les arrêtes, elles sont récentes. Quelqu’un, Erwan sans doute était attaché là.
    Ils ne leur fallut que quelques secondes pour découvrir le mot gravé par le prisonnier, presque au raz du sol : « esclave ».
    - Esclave ? S’interrogea le domestique, qu’est ce que ça signifie ?
    - Je n’en sais fichtre rien ! Grommela Seamus, mais rentrons, il n’y a plus rien à découvrir ici, Charlotte et Zeb auront peut-être du nouveau.
    Deux heures plus tard, ils étaient réunis dans le salon et Seamus terminait le compte rendu de leurs recherches.
    - Je le savais ! S’exclama Charlotte, j’étais sûre que le petit avait rencontré quelqu’un.
    Zeb, perplexe, marmonna :
    - Esclave, tu dis ? Je ne comprends pas, cela doit avoir un sens pourtant…
    - J’y suis ! Cria la cuisinière, faisant sursauter tout le monde. Bien sur ! Je l’ai vu affiché aux portes de la ville, mais je n’ai pas fait le rapprochement. Il faut dire que je…
    - Au fait ! Rugit Seamus prêt à l’étrangler.
    - Pardon, s’excusa-t-elle, il y avait un avis annonçant une vente d’esclave dans deux jours à Bolac.
    L’historien siffla doucement.
    - C’est évident, dit-il, en gravant ce simple mot, et vu la situation, cela n’a pas dû être facile, Erwan a voulu nous faire savoir qui étaient ses ravisseurs…
    - Des marchands d’esclaves, acheva Seamus dans un silence de mort.
    Chacun plongé dans le découragement, songeait qu’il ne serait pas facile de tirer le jeune homme du guêpier où il s’était fourré. Une fois entre les mains d’un esclavagiste, les chances de s’en sortir étaient pour ainsi dire nulles. Les deux mages se creusaient les méninges, en quête d’une idée, et soudain c’est avec un bel ensemble qu’ils s’écrièrent à l’unisson :
    - J’ai un plan !
    - Tu penses à la même chose que moi ? Demanda Zeb avec un clin d’œil.
    - J’en suis certain, cousin.
    Et tous deux reprirent en cœur :
    - L’attelage fou !
    Ils se claquèrent les mains en riant, sous le regard médusé des deux serviteurs. Reprenant son sérieux, Seamus promena son regard sur chacun de ses compagnons.
    - Nous avons une solution, dit-il, mais elle est risquée, il faudra minuter notre intervention, et Erwan va passer un mauvais moment. Nous n’aurons qu’un court instant pour agir, il ne faut pas se louper car il n’y aura pas de seconde chance.


    *Erwan patientait, et tout en patientant, il réfléchissait. Pour le moment, il n’était pas vraiment en danger. Le manque de liberté lui pesait, certes, mais il n’avait pas à se plaindre : on le traitait correctement et il mangeait à sa faim.
    Des propos que Mara lui avait tenu, il en avait déduit que l’objectif de ce piège était qu’il tombe entre les mains de Garf, et c’était là que les choses se compliquaient. D’après ce qu’il en savait, et le récit de Zeb l’en avait convaincu, Garf serait un cerbère autrement plus dangereux. Apparemment le mage félon jouait un double jeu puisque l’Empereur avait décidé d’intervenir dans la donne. Mais, par les Esprits du Bien ! Il n’avait aucune idée du rôle qu’il était sensé jouer dans ce sac d’embrouilles. Toujours d’après Mara, l’Empereur avait des projets pour lui et ne lui voulait aucun mal. Il grimaça, il n’avait aucun doute sur la signification de ce constat : Garf et son maître cherchaient tous deux à se servir de lui, chacun pour des raisons différentes et Erwan ne se berçait pas d’illusions, s’il voulait garder son libre arbitre, il devrait à tout prix sortir de ce pétrin et sans délai.
    Le jeune homme en était là de ses réflexions quand Karl revint le trouver, la mine particulièrement mal à l’aise.
    - Mon garçon, commença-t-il en s’asseyant près de lui, j’ai un peu fouiner en ville, j’aime bien savoir où je mets les pieds. Je pense savoir qui tu es : celui que l’on recherche dans tout l’empire. Si je ne me trompe pas, tu es dans la mouise.
    - C’est exactement ce que j’étais en train de me dire, répondit Erwan avec une ironie mordante.
    Karl poussa un soupir à faire tomber les murs de la cellule.
    - Enfin bon, pour moi ça ne change rien, c’est juste que je me disais, que tu es un bon gars…, tu as du cran, j’aime ça et ça ne me plait pas d’être mêlé à ce genre de magouille. Tu comprends, je ne peux plus me rétracter, j’ai été payé d’avance… Ca n’a rien de personnel, même si tu m’as fait un mal de chien avec ton coup de pied. C’était de bonne guerre et j’aurais fait pareil dans ta situation.
    Erwan n’avait pas très envie de se montrer indulgent envers son ravisseur, son commerce lui répugnait, mais à sa façon l’homme était honnête et ses regrets semblaient sincères. Il se trouvait simplement dépassé par l’enjeu de cette partie.
    - Ecoutez Karl, j’étais sérieux quand j’ai dit que je n’avais pas l’intention de moisir ici. Alors ne vous en faites pas, vous avez fait votre boulot et moi je compte bien m’évader à la première occasion, tout ce que je vous demande c’est de ne pas vous interposer.
    Le masque de commerçant affable du marchant semblait se lézarder de seconde en seconde, et le jeune homme qui le voyait tordre son bonnet entre ses mains, l’air d’être assis sur des charbons ardents, commençait à s’inquiéter sérieusement.
    - Il faut que je te dise aussi, reprit le bonhomme, tu ne vas pas aimer ça…
    « Allons bon ! » pensa Erwan, « je n’ai pas assez d’ennuis »
    - La vente aura lieu demain et je…, je devrais agir avec toi, comme avec les autres.
    Le visage de Karl frisait l’apoplexie.
    - Eh bien ! Quel est le problème ? Demanda le garçon, troublé par ses précautions oratoires
    - Il va falloir que je fasse l’article, tu comprends ?
    Et comme de toute évidence ce n’était pas le cas, il ajouta plus crûment :
    - Je dois te mettre en valeur, faire apparaître tes qualités physiques, t’exposer quoi…
    Erwan avait compris. Ses mâchoires crispées et la raideur de ses épaules en témoignaient. L’humiliation ! Après tout ce qu’il avait subit et alors qu’il ne savait pas encore comment il s’en sortirait, il devrait encore endurer une humiliation publique pour ajouter à son calvaire.
    - Désolé ! fit Karl en sortant de la cellule comme un voleur.
    Le jeune homme s’était transformé en statue. Les yeux flamboyants et les poings serrés, il sentait son cœur cogner avec affolement dans sa poitrine.
    - Tu me le paieras, Mara ! Gronda-t-il avec fureur, je te jure que tu me paieras ça !

    *Le jour de la vente trouva Erwan totalement résigné. Il n’avait rien bu ni rien mangé depuis la veille et n’avait pas répondu aux sollicitations inquiètes de Karl venu aux nouvelles. Il semblait calme mais en lui, la rage bouillonnait. Le pire était qu’il se savait responsable de sa situation.
    C’était à cause de lui et de son impétuosité qu’il en était là, coupable de naïveté et d’inconscience, il se serait giflé ! Il méritait cent fois la punition qu’il allait recevoir.
    Cette flagellation mentale avait atteint une telle intensité, que c’est avec indifférence qu’il se laissa lier les mains dans le dos quand on vint le chercher. Il ne résista pas non plus quand ses gardiens le conduisirent dans une tente dressée là pour l’occasion et il regarda sans les voir, ses compagnons d’infortune dans les yeux desquels on pouvait lire la même détresse que dans les siens.
    Le temps passait et ce fut finalement le brouhaha d’une foule excitée qui le sortit de son apathie. Il n’avait aucune idée de l’heure, mais les bruits extérieurs lui indiquaient sans conteste que celle de la vente allait bientôt débuter et les protestations de son estomac qu’il avait largement dépasser celle du repas. Ces préoccupations toute prosaïques lui remirent les idées en place et il attendit avec appréhension la suite des évènements. Alors que les premiers prisonniers étaient emmenés, il essaya de ne pas entendre le discours commercial de Karl. Les choses lui furent facilitées par les cris impatients de la foule qui couvraient sa voix.
    Un par un, ses compagnons disparurent et bientôt, Erwan se retrouva seul avec ses gardiens. De toute évidence Karl avait décidé de le garder pour la fin et tandis qu’on lui faisait signe de sortir, le jeune homme eut l’impression que ses jambes tétanisées refuseraient de le porter. Pourtant, il réussit à marcher sans trembler et c est la tête haute qu’il monta sur l’estrade où se tenait le marchand, l’air plus mort que vif. Un instant il s’arrêta, ébloui par la lumière et quelqu’un le poussa vers le centre de la plate forme.
    Près de lui, le marchand sembla hésiter un long moment et de la foule commença à monter un murmure mécontent. Erwan, bien décidé à ignorer le conteste, gardait les yeux fixés droit devant lui.
    - Mesdames et Messieurs, Karl s’était enfin lancé, (finissons-en pensa le captif), votre attention s’il vous plait. Pour terminer cette vente mémorable, voici un jeune homme dont le physique se passe de commentaires, comme vous pouvez le voir…
    Erwan, sans écouter, croyait vivre le pire de l’humiliation. Il se trompait. Il en prit brutalement conscience, tandis qu’on lui arrachait sa chemise en même temps que sa dignité. Perdant son sang froid, il fit un bond de coté avec la vague idée de plonger et de se perdre dans la foule. Mais les gardiens avaient du métier et ils étaient vigilants. De plus, ils savaient à qui ils avaient à faire, et ne se laissèrent pas surprendre. Le mouvement de révolte du prisonnier fut étouffé dans l’œuf et Erwan se retrouva solidement immobilisé entre les bras de deux colosses. Il ne gagna par son geste que l’intérêt accru des acheteurs potentiels et, dès ce moment, fut incapable d’éviter, les regards avides des spectateurs. Désemparé, il cherchait autour de lui un visage ami et c’est ainsi qu’il repéra Garf dans la foule. Il ne l’avait jamais vu, mais pourtant il sut, sans l’ombre d’un doute que c’était lui. L’homme le fixait intensément avec un sourire de dément. Sans le quitter des yeux, il fit un geste et des gardes en uniforme vinrent aussitôt l’entourer. D’un doigt déformé il montra l’estrade et les soldats commencèrent à se frayer un passage dans la direction indiquée.
    Erwan, conscient du danger, recommença à se débattre entre les mains de ses gardiens et soudain, ce fut la panique. Des hurlements de frayeur et de fureur retentirent sur sa gauche tandis que le fracas des sabots d’un cheval raisonnait sur les murs de la cité. Un attelage fou dévalait la rue, à la vitesse du vent. Le cocher qui avait perdu toute maîtrise, hurlait comme un damné, ajoutant à la confusion.
    Les gens sur la place s’éparpillèrent comme une volée de moineaux et ceux qui étaient le plus près, envahirent l’estrade pour se mettre hors d’atteinte du véhicule emballé. Submergé, les gardes d’Erwan reculèrent sans demander leurs restes. Dans la cohue, le jeune homme senti l’acier froid d’une lame sur ses poignets et la seconde suivante se retrouva libre. Sans voir son sauveur, il se laissa entraîner dans une ruelle, non sans remarquer, le regard soulagé de Karl qui n’avait rien loupé du sauvetage. Quelques minutes plus tard, il s’écroula hors d’haleine dans l’arrière-cour d’un magasin abandonné, et leva les yeux sur Seamus, dissimulé par une vaste houppelande qui l’observait d’un air anxieux.
    - Mets ça, dit-il en lui tendant une épaisse cape de laine, tu vas attraper la mort.
    - Merci ! Souffla Erwan et le mage comprit que ce n’était pas pour le vêtement que le garçon lui manifestait sa reconnaissance.
    A son tour, il s’écroula sur le sol et le serrât dans ses bras avec force.
    - Bon sang ! J’ai cru t’avoir perdu, toi aussi… Nous ne sommes pas tiré d’affaire pour autant, maintenant il va falloir sortir de la ville sans se faire repérer.
    - Il y a un autre problème, ajouta Erwan, Garf m’a vu, il était sur le point de s’emparer de moi quand vous avez déclenché votre diversion. Il hésita, c’était bien une diversion ?
    - Oui, c’est Justin qui conduisait, mais ce que tu me dis est inquiétant, on va avoir l’armée sur le dos en plus des esclavagistes.
    - Non. Karl ne bougera pas.
    - Pardon ? Seamus lui jeta un regard ahuri.
    - Karl, le marchand d’esclaves, il a fait son boulot : agir de sorte que Garf me repère. Il ne me cherchera pas.
    Son mentor ferma les yeux et soupira.
    - Je crois qu’il va falloir que tu commences par le début. Tu as beaucoup de choses à m’expliquer.
    Le jeune homme ne se sentait par fier de lui et sa voix tremblait un peu quand il entama son récit. Il raconta tout, y compris les détails les plus intimes, mettant en avant toutes ses erreurs. Il lui semblait impossible de se pardonner son inconscience et il en rajoutait dans l’autocritique. Quand il en eut terminé, il se sentit comme vidé et attendit, résigné, les reproches de son ami et professeur.
    Seamus, le front plissé d’une intense réflexion, garda le silence un long moment.
    - Mon garçon, finit-il par dire, qui t’a fait croire que tu devais endosser une telle culpabilité ?
    - Mais j’ai…
    - As-tu volontairement provoqué ta rencontre avec Mara ?
    - Non mais…
    - Aurais-tu dû la tuer pour t’avoir donner une leçon et ensuite t’avoir embrassé ?
    - Je…, je ne…
    - Doit-on renoncer à tout espoir d’amitié, sous prétexte de méfiance ?
    Et Seamus continua ainsi, sans laisser au garçon la possibilité de contrer ses objections. Revenant sur tous les actes conscients ou inconscients qui avaient jalonné son aventure, pour lui faire admettre, que certaines fois, le choix n’est pas toujours possible. Pour finir il sourit avec indulgence et admit :
    - Bien sur, tu as commis quelques erreurs Erwan, qui n’en commet pas ? Mais cela ne méritait pas ce que tu as subi sur cette estrade et encore moins ce que tu t’inflige à toi-même. Quand on fait une erreur, on apprend la leçon et on repart d’un bon pied et c’est ce que tu dois faire.
    A moitié convaincu, le jeune homme esquissa un pauvre sourire.
    - Je crois comprendre ce que tu veux dire. Et maintenant, c’est quoi la suite du programme ?
    - Le mieux, c’est que vous veniez tous les deux avec moi.
    Erwan et Seamus bondirent sur leurs pieds et Karl, sorti de l’ombre, leur fit un grand sourire.
    - Je te dois bien ça petit. Désolé, j’ai essayé de retarder le moment de te faire monter sur l’estrade le plus possible, j’espérai qu’il se passerait quelque chose, mais tes amis sont intervenus un peu tard. Par contre, c’est ce que j’appelle une arrivée en fanfare. Quel spectacle mes aïeux ! Je ne suis pas prêt de l’oublier.
    Les deux fugitifs le regardaient, bouche bée, incertains sur l’attitude à adopter. Le premier, Erwan reprit ses esprits.
    - Qu’entendez-vous par venir avec vous ?
    - C’est tout simple Erwan, c’est bien ton nom, Erwan ? Quel est le seul endroit où la garde impériale n’ira pas chercher un esclave en fuite ?
    - La caravane d’un marchand d’esclaves, répondit Seamus avec espoir.
    - C’est une idée de génie, s’exclama le garçon, mais Karl, vous risquez gros, non ?
    - Mais non ! J’ai pris mes précautions, tu penses ! J’ai même signalé la disparition d’un esclave d’une grande valeur marchande pour couvrir mes arrières. Je dois quitter la ville ce soir, vous n’aurez qu’à vous dissimuler dans la voiture fermée et le tour sera joué.
    Le jeune homme et son mentor se regardèrent, c’était si simple, et Karl semblait si désireux de se racheter qu’ils acceptèrent sans hésitation.
    L’opération se déroula sans anicroche et, de retour à la maison, Erwan endura avec le sourire les pleurs, les reproches et les soins que lui prodigua Charlotte, déterminée à s’accaparer le jeune homme tant qu’il n’aurait pas retrouvé figure humaine.
    Karl était présent aussi, il l’avait pris sous son aile et ne le lâchait plus d’une semelle. Il culpabilisait et le couvait d’un œil jaloux, s’octroyant d’office le rôle de garde du corps.
    - Tu comprends, avait-il avoué en arrivant, c’est en te voyant réagir avec cette dignité, que j’ai pris conscience de la misère et de l’injustice de mon commerce. A présent je ne pourrais pas continuer, même si je le voulais.

    *Dès le lendemain ils se réunirent pour tenir un conseil. Bien entendu, l’ex-esclavagiste s’y était imposé et personne n’avait jugé bon de l’en exclure. Ses hommes campaient dans les bois alentour et montaient une garde vigilante.
    Le premier, Seamus prit la parole.
    - Il est clair, affirma-t-il qu’aucun d’entre nous n’est plus en sécurité ici. Le plan d’origine prévoyait que seuls, Erwan et moi devions partir, mais il est dorénavant hors de question de laisser qui que ce soit derrière nous. La garnison ne tardera pas à découvrir cet endroit, cela ne fait aucun doute, personne ne doit prendre le moindre risque. Il nous faut fermer la maison et partir tous ensemble.
    - Je suis d’accord, approuva Karl même si personne ne lui avait demandé son avis, mais je tiens à vous signaler que votre petite bande est aussi visible qu’une jambe de bois sur une danseuse de ballet. Tel quel, vous ne ferez pas dix lieues, je vous le garantis. Aussi, j’ai la solution : voyagez avec nous. Quelle meilleure couverture, qu’une caravane de marchand pour se déplacer ?
    - Mais vos hommes, objecta Erwan, n’ont-ils pas leur mot à dire ? Ils n’apprécieront pas forcément de devoir abandonner un commerce, somme toute lucratif.
    - Ecoutes petit, si tu veux bien, cesses de me donner du « vous » à tout va. Je veux juste être ton ami, si tu le souhaites. Mais pour répondre à ta question, mes hommes et moi nous avons parlé et nous sommes d’accord. Ils me sont loyaux et me suivront où que j’aille, et puis ce n’est pas comme si on abandonnait les affaires, on change juste de domaine.
    Il semblait si satisfait de lui, que le jeune homme ne put s’empêcher de lui sourire, même s’il lui gardait un peu de rancune.
    Le reste de la réunion se déroula sans incident et il fut décidé qu’une demi-journée serait nécessaire pour fermer la maison et achever les préparatifs de départ.
    Seamus observa ses compagnons. Les deux domestiques et son cousin semblaient résignés mais Erwan lui, paraissait absent, comme préoccupé.
    - Tu vas bien mon garçon ? Demanda-t-il.
    Le jeune homme sursauta, brusquement ramené à la réalité. Il jeta un regard effaré autour de lui et se passa une main fébrile sur le front.
    - Non ! Ca ne va pas, dit-il, il faut que Karl file d’ici tout de suite et sans nous, qu’il s’en aille dans n’importe quelle direction sauf vers le sud.
    Un silence stupéfait s’abattit sur l’assistance. Tous le regardaient comme s’il avait perdu l’esprit. Erwan eut un sourire amer.
    - Mara, expliqua-t-il, elle sait forcément ou je vis : elle connaissait mon nom. A l’heure actuelle elle doit savoir que son plan a échoué, elle va venir ici. Si elle nous voit partir avec Karl notre couverture tombe à l’eau.
    Seamus se serait frappé : bien sûr, le garçon avait raison. Il fallait revoir le plan et prendre en compte les agissements de l’envoyée de l’Empereur.
    C’est Zeb qui le premier se remit de l’abattement qui planait sur ses amis.
    - La solution est simple, dit-il, convenons d’un rendez-vous avec Karl, partons chacun de notre coté et tachons de semer cette femme avant de le rejoindre.
    - Oui c’est le mieux, approuva Erwan plus optimiste, je suis certain de pouvoir détecter sa présence si elle est sur nos talons. Il me suffira de la…, (sa voix eut un raté sur le dernier mot), neutraliser.
    Seamus, comprenant son dilemme, posa une main rassurante sur son épaule.
    - Ne t’inquiètes pas, nous trouverons un moyen…, sans lui faire de mal. Tu sais que je ne t’obligerais jamais à agir à l’encontre de tes convictions.
    Erwan hocha la tête, reconnaissant et Karl soupira.
    - Bon, ça ne me plait pas beaucoup de vous laisser seul dans la nature, mais le gamin à raison, nous n’avons pas le choix. Dites-moi juste où l’on doit se retrouver et, que les Esprits du mal m’emportent ! Si je n’y suis pas.
    - Très bien, répondit Seamus, je pense que le mieux est d’opter pour Island, il y en a pour environ une semaine de voyage. Le premier arrivé attend l’autre.
    Une demi-heure plus tard, ils avaient mit au point les détails du nouveau plan et le marchand les avait quittés, non sans les assommer de maintes recommandations.
    Le soir même, Erwan chevauchait Nuage avec un plaisir retrouvé, en compagnie de ses amis, et escortant une drôle de roulotte, conduite par Justin qui leur servirait à la fois de cuisine et d’abri les soirs de pluie.
     
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  8. Coeos2

    Coeos2 Gouverneur

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    18. Juil 2017
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